Du fioul dans les artères


Regarde les hommes aimer


Avec frontalité et douceur, Pierre Le Gall met en scène une histoire d’amour dans un milieu peu filmé. Un premier long-métrage libre et inspirant sur deux routiers, offrant des personnages denses aux formidables Alexis Manenti et Julian Swiezewski.

Scénariste à l’imaginaire fécond et au service des autres, avec les courts-métrages d’animation L’Incendie de Nicolas Rolland (2022) et Les Belles Cicatrices de Raphaël Jouzeau (en sélection officielle à Cannes 2024), ou avec le téléfilm Le Fantôme des saintes de Marc Barrat (2024), Pierre Le Gall s’épanouit aussi avec ses propres films. Après les courts Évasion (2015), qui suivait une femme enregistrant des ambiances sonores dans différents lieux de vie, et Doubout – coréalisé avec Sarah Malléon – (2018), sur un enfant confronté à ses peurs en Martinique, le voici au volant d’un premier long, défloré à la Semaine de la Critique 2026. Une fiction née du désir de filmer le désir, justement, dans un univers absent du grand écran, celui des routiers. Comment aimer quand on court tout le temps le bitume et qu’on ne vit pas dans le même pays ? C’est ce qui tombe soudainement sur Étienne, quand il croise le chemin de Bartosz. Leur simple plan cul dans un lieu de drague se poursuit dans l’exiguïté d’une cabine de camion, pour virer à la complicité d’une relation naissante.

L’alliance de frontalité et de pudeur frappe d’emblée dans le geste du réalisateur. Il saisit en quelques plans les rencontres rapides, les corps dénudés, les rapports sexuels, mais n’insiste jamais. Ce qui se joue très vite se concentre dans les regards. Ceux d’Alexis Manenti, qui n’a jamais joué jusque là un être aussi désirant, même s’il a déjà subtilement incarné le narrateur amoureux du Ravissement d’Iris Kaltenbäck. Son jeu de l’observation discrète et de l’attente patiente nourrit l’aventure d’une densité rare. Son harmonie actorale avec l’impulsivité joyeuse de Bartosz, finement campé par Julian Swiezewski, est réjouissante. Le duo ne vise jamais la performance, mais personnifie avec un sens aigu du concret, grâce aux gestes du métier, du quotidien, et d’une pression liée à la compétitivité et au rendement, dessinant une Europe aux inégalités impactantes. Mais l’humanité, dont la vitalité pulse, fait fi des frontières. La méticulosité formelle et narrative de ce chant d’amour, tourné vers l’intérieur des hommes autant que des habitacles des camions, repose sur un beau travail visuel et sonore. Du cocon protégé à la puissance des engins, la sensorialité transpire l’écran. Et la fusion peut éclore.