
Après avoir filmé des hôtesses de l’air low cost dans Rien à foutre (coréalisé avec Julie Lecoustre, 2021), Emmanuel Marre raconte la collaboration depuis l’intérieur des ministères de Vichy dans le passionnant Notre salut, grand film historique.
On se demandait bien comment Emmanuel Marre allait réussir le grand écart entre une fiction ultra-contemporaine (Rien à foutre, son précédent long-métrage, coréalisé avec Julie Lecoustre et présenté à la Semaine de la Critique en 2021) et un drame historique. Mais dès ses premiers plans, Notre salut rappelle ce premier film. On y retrouve cette même manière de filmer sur le vif, dans un regard quasi documentaire, des dialogues qui semblent spontanés, modernes sans jamais être anachroniques, et parfois pris au milieu d’une longue discussion. Loin de la fiction historique en décors empesés et lumière léchée, la mise en scène de Notre salut propose une image granuleuse, très travaillée dans son esthétique et ses couleurs, qui rappelle que cette histoire appartient au passé. Mais dans le même temps, la caméra est souvent en mouvement, à la main, impliquant le spectateur au plus proche des personnages, filmant même certaines scènes de soirées mondaines avec un petit projecteur sur la caméra, façon flash, comme on filme aujourd’hui des clips dans des boites de nuit. Comme une manière de dire la vive contemporanéité de ce récit, qui reste tout de même ancré dans son époque.
C’est l’histoire d’Henri Marre, arrière-grand-père du réalisateur, fonctionnaire opportuniste de la collaboration, des premiers jours de Vichy à la fuite du régime. Henri Marre débarque dans la ville thermale dès juillet 1940 pour vendre ses services. Il a théorisé une nouvelle forme d’organisation du travail, « management », dit-il, à la française. Il a écrit un livre à ce sujet : Notre salut, et espère bien intéresser dans les nouveaux cabinets. Assurément, Emmanuel Marre a lu Johann Chapoutot, et en particulier ses récents ouvrages (Libres d’obéir – le management, du nazisme à aujourd’hui, 2020, mais aussi Les Irresponsables : Qui a porté Hitler au pouvoir ?, 2025). Comme chez l’historien, le spectateur averti reconnaîtra dans la vision politique de l’organisation du travail défendue par le personnage interprété par Swann Arlaud, de notables échos contemporains. Surtout, et c’est rare au cinéma, Emmanuel Marre ne raconte pas la collaboration par ses événements les plus tragiques et spectaculaires : nulle image de rafle, de torture ou d’exécution. Pas non plus d’idéologues fanatiques ou de Division Charlemagne : c’est la collaboration d’État ordinaire, celle des bureaux, du langage technique et des réunions feutrées. C’est cette collaboration, précisément, qui est responsable de toutes les atrocités que l’on ne connaît que trop bien, présentes ici dans le hors-champ et au détour d’un dialogue, ou d’un mot qu’il convient de bien utiliser : « ramassage » devenant « rassemblement » pour un contingent de juifs (et on dit plutôt « israélites »), destinés à rejoindre des trains. Emmanuel Marre sait que son spectateur est suffisamment intelligent pour comprendre l’intolérable histoire qui se déroule là, sans avoir besoin de la montrer.
Une horreur d’autant plus forte qu’elle paraît ordinaire et immédiate, grâce à l’écriture, la mise en scène, mais aussi le talent du casting. Tous les comédiens sont extraordinaires, et incroyablement crédibles dans leurs rôles de fonctionnaires collaborationnistes – saluons au passage le travail des costumes et du maquillage, qui leur donne sans fioritures les « gueules » de l’emploi. Surtout, Emmanuel Marre décrit avec finesse la variété des profils qui composaient les ministères de la collaboration, des hitlériens de la première heure aux pacifistes mesurés tendance Laval, en passant par les optimistes, qui pensent pouvoir résister de l’intérieur, et bien sûr les opportunistes. On est loin du collabo illuminé et mesquin vu dans certains films sur la Résistance. Ce sont là des fonctionnaires ordinaires, des gens souvent brillants, sérieux et cultivés pour la plupart, mais qui ont autant de sang sur les mains que les Français de la milice. Il en faut du talent pour filmer la banalité du mal avec une telle acuité. Rythmé par les lettres qu’écrit Henri Marre à son épouse, et vice versa (de véritables lettres, à la base du scénario, qui sont aussi féroces que belles et tristes), Notre salut est aussi dopé par des idées de mise en scène aussi géniales que surprenantes – dont l’utilisation d’une musique volontairement anachronique, qui crée des effets comiques et glaçants. Il s’agit peut-être d’un film de bureaux et de réunions (et contrairement à ce qu’on lit parfois, c’est un genre passionnant – Frederick Wiseman l’a bien prouvé), mais il est aussi une grande œuvre de mise en scène, qui, en faisant ressentir et comprendre ce qu’a été la collaboration, propulse l’Histoire dans le présent.
Pierre Charpilloz
