Garance de Jeanne Herry

Reprendre son souffle

Garance file à toute allure, focalisant sur deux actrices magnifiques : Adèle Exarchopoulos et Sara Giraudeau pour une histoire de couple, de passion et d’alcool.

Garance marche vite. Elle traverse Paris, les loges, les appartements, les chambres d’amis, les salles de théâtre et les fêtes, l’urgence chevillée au corps. Elle est comédienne, mais pas vedette : une travailleuse du spectacle, une intermittente, membre d’une troupe, passant du doublage aux tournées, des spectacles pour enfants aux plateaux de tournage. Elle avance, elle assure, elle répond toujours présente. Garance est un bon soldat. Et pour tenir, elle boit.

Avec Garance, Jeanne Herry délaisse l’échiquier collectif de Pupille et de Je verrai toujours vos visages pour suivre une femme pendant huit années, dans tous les compartiments de sa vie : le travail, la famille, l’amitié, l’amour, le désir. La réalisatrice ne part plus du général pour fabriquer du singulier, mais fait l’inverse : elle s’attache à une existence particulière, nourrie par le témoignage d’une jeune femme rencontrée au cours de ses recherches. De cette approche presque documentaire vient la justesse du film : la manière de boire en cachette, de dissimuler les bouteilles, de maquiller la honte, de continuer à fonctionner quand tout menace de s’effondrer. Avec cette honte redoublée d’être « une femme qui boit ».

Jeanne Herry filme aussi beaucoup les métiers, les gestes et les voix. Les essayages de costumes, les trajets en RER, les répétitions, les attentes dans les loges : tout ce qui compose la vie concrète d’une comédienne qui travaille, loin du prestige fantasmé du cinéma. Garance se déploie partout, dans cette vaste tribu parisienne où chacun veut jouer, filmer, exister sous le regard des autres. La réalisatrice fait en creux le constat d’une génération un peu paumée dans cet idéal narcissique de la représentation. Et derrière cette agitation, Garance demeure toujours seule.

Adèle Exarchopoulos donne à Garance une présence immédiate, terrienne, un peu cabossée, toujours en mouvement. Elle ne joue pas une alcoolique, mais une femme qui consomme, ment, oublie, chute et tente encore d’effectuer son travail. Dans ce marathon, l’alcool est vécu comme une pause, une récompense. C’est en réalité une béquille qui se transforme vite en bouée lestée de plomb, tandis que la jeune femme ne cesse de la considérer comme le seul moyen de se faire du bien.

Elle rencontre Pauline, scénographe solitaire et méticuleuse, incarnée par une Sara Giraudeau douce et vibrante. Entre elles, le coup de foudre est évident, sans être néanmoins une promesse de guérison. Le film a l’intelligence de ne pas faire de cet amour un remède, Garance continue de boire. Les deux femmes forment ainsi un « trouple » avec l’alcool, présence invisible, rivale et tyrannique, posant une série de questions fondamentales : qu’est-ce qu’aimer quelqu’un ? Est-ce le protéger, le surveiller, l’empêcher dans ses addictions ? La jalousie est-elle une preuve d’amour ou une manière de posséder autrui ? Garance avance avec des interrogations toujours ouvertes. Le film montre la difficulté, pour une personne loyale et sincère comme Pauline, de poser des limites sans trembler face aux risques de désamour. Pauline n’est pas douce parce qu’elle est faible. Elle l’est au contraire parce qu’elle est solide. Sa patience n’est pas une soumission et sa gentillesse, jamais de la naïveté. Il donne naissance à un portrait féminin éminemment subtil, fusionnant force, endurance et clairvoyance.

Troublant, vrai, poignant, Garance ne s’attarde pas dans la noirceur. Jeanne Herry croit à la réparation, à la chaleur du collectif et à l’attention portée à l’autre, sans emprise. « Ça vaut de l’or », dit Garance à des enfants : cette phrase, qui pourrait résumer la morale du film, en condense toute la délicatesse. Se dessine alors l’expérience sensible d’une femme qui, après avoir longtemps couru, parvient enfin à reprendre son souffle.

Olivier Bombarda