Silent Friend de Ildikó Enyedi

Audacieux et envoûtant

Un arbre séculaire – l’ami silencieux du titre – est le cœur et le pivot de ce film envoûtant et audacieux, qui mêle trois histoires sur trois époques.

Présenté en compétition au dernier festival de Venise, où il a reçu le prix FIPRESCI de la critique internationale, Silent Friend de Ildikó Enyedi a été salué pour la révélation indéniable qu’est Luna Wedler (Prix du meilleur espoir). Mais le jury n’a pas cru bon de récompenser son audace, alors que dans les rangs de la presse, au moins, il avait suscité plus d’intérêt (et d’interrogations) que la plupart des œuvres en lice.

Silent Friend (dont le titre allemand Stille Freundin nous révèle que cet ami silencieux est une amie) est une coproduction majoritairement européenne, qui parle mandarin, anglais, allemand… et aussi le langage des plantes et des fleurs !

L’amie silencieuse du titre est un gigantesque ginkgo biloba femelle datant de 1830, trônant au milieu du jardin botanique d’un campus allemand. L’arbre précède dans le temps les protagonistes des trois histoires (situées en 1908, 1972 et 2020) qui s’entremêlent ici comme ses racines majestueuses. Et l’on sait qu’il leur survivra.

Il y a, du début à la fin de ce film de deux heures vingt-sept minutes, parfois abscons et très touffu, quelque chose d’envoûtant. Au-delà du propos sur la nature qui nous aide à comprendre qui nous sommes et de l’indispensable connexion à entretenir entre les êtres vivants par tous les moyens possibles – de la parole aux ondes électriques -, ce qui se passe sur l’écran est de l’ordre de la magie. Ce film a une façon bien à lui de combler notre désir de nouveauté, et il nous fait oublier ses défauts (un segment plus faible dans les années 1970 et parfois trop de messages qui brouillent les messages).

Une formidable énergie sous-tend la partie en noir et blanc où nous suivons Grete (superbe Lena Wedler) : elle est la première femme à entrer dans cette université malgré le machisme ambiant et le mépris goguenard des professeurs qui lui font passer l’examen malgré (ou à cause de) sa connaissance approfondie des travaux de Carl von Linné. Elle ira ensuite apprendre la photographie et trouver un autre moyen de regarder le monde. La partie contemporaine, où la solitude frappe soudain le chercheur coincé – pour cause de pandémie de Covid 19 – avec pour seuls compagnons un gardien patibulaire et toute la flore alentour, ne va pas sans une certaine lenteur. Mais le toujours très charismatique Tony Leung Chiu-wai (In the Mood for Love de Wong Kar-Wai) nous emporte dans ses silences et ses sourires.

Le septième long de la réalisatrice hongroise, récipiendaire de la Caméra d’or du Festival de Cannes en 1989 pour son premier film, Mon XXe siècle, et d’un Ours d’or en 2017 au Festival de Berlin pour Corps et Âme, est ample et généreux. Sensuelle et sensorielle, la mise en scène épouse par touches discrètes le propos du film. Prodigue en cadrages de toute beauté, magnifiquement éclairés par le chef-opérateur Gergely Pálos (Pour l’éternité de Roy Andersson), ce voyage poétique et puissant nous invite au cœur de ce qui nous lie.