

Ce premier long-métrage raconte la mort et l’amour, la filiation et le surendettement. Une histoire de famille si singulière qu’elle en devient universelle.
Photographe renommée, Lucile va vite, ne se préoccupe de rien d’autre que de son travail, parle « mindset » et « moodboard » entre deux « calls » et semble déconnectée du réel. Pourtant, l’annonce de la maladie de Colette, sa mère, la téléporte littéralement dans son enfance. Dans sa maison d’enfance du côté de Montpellier, auprès de son frère Paul et de sa nièce, de son père lunaire et de cette génitrice qui, en fait, n’en a plus que pour quelques jours, Lucile redécouvre le monde. Son monde. Mais aussi une réalité qu’elle ignorait : pour rester à flot, sa mère s’est endettée jusqu’au cou. Elle a même contracté des crédits en son nom à elle…
À la fois drame familial et sociétal, Sauvons les meubles parvient, malgré un sujet cogné, à générer de l’inattendu, de la poésie, de la beauté. Et même du rire à travers les larmes. La lumière dorée du sud de la France caresse les corps et les âmes. Du jardin au lac bordé de roches grises en passant par les ruelles étroites du village, tout est étonnamment vivant, vibrant. L’œil de la chef-opératrice Caroline Guimbal (Dalva, 2022) englobe et embrasse les lieux et les personnages, au même titre que le scénario de Catherine Cosme. Il y a du vécu dans cette histoire de deuil et d’argent. La mort d’un parent, c’est toujours un gouffre sans fin dans lequel on tombe, tombe, tombe. Et la blessure d’argent vient ajouter au vertige, au trouble, au préjudice. À tout ce qui, à l’heure de la perte, peut signifier déficit d’amour…
La banquière (Dominique Reymond), le comptable (Bruno Podalydès) et le gendarme (Chris Sers) en attestent dans des scènes à la fois drôles et glaçantes : la vie à crédit, ils voient ça tous les jours. Mais la scénariste réalisatrice (par ailleurs directrice artistique récemment césarisée pour les décors de L’Inconnu de la Grande Arche) a de la pudeur et du talent. Elle évite les pièges du tire-larmes et organise autour de Lucile (changeante et chatoyante Vimala Pons) toute une galaxie de seconds rôles qui se déploie avec charme : Jean-Luc Piraux, évasif et touchant en père et grand-père joueur, Yoann Zimmer, tangible et fragile en frangin déjà père d’une gamine de neuf ans (interprétée avec grâce par la propre fille de la réalisatrice). Finalement, c’est en repassant derrière l’objectif que Lucile y voit clair dans ses sentiments et dans ses racines, indissociables de ce qu’elle est. « Tous les chagrins se ressemblent », entendait-on dans Un dimanche à la campagne, et c’est juste, ici, pour ces « quelques jours au vert ». Ce drame singulier a l’élégance de nous inclure ; il en va de cette famille comme de toutes les autres : seuls les détails changent.
Par Isabelle Danel.
