

Mais ? Demi ! Ce ne serait pas une lavallière noire sur ta robe blanche ? Mais ! Demi ? Tu lis les chroniques de Bande-à-part ? C’est trop d’honneur… (et donc tu es bilingue ?) Je… surpris complètement !, comme dirait John T.
La guerre, encore et toujours. Partout dans nos journaux. Et sur les écrans cannois, la Deuxième Guerre mondiale est d’une présence entêtante. Après l’extraordinaire et radical Fatherland de Pawel Pawlikowski (chronique #J4), après Moulin de Laszlo Nemes (chronique #J6 & 7), voici celui, sans doute, que personne n’attendait dans cette compétition contrastée. Divine surprise : Notre salut de Emmanuel Marre. Il avait coréalisé avec Julie Lecoustre et présenté à la Semaine de la Critique en 2021 un premier film remarqué Rien à foutre avec Adèle Exarchopoulos. Le voici en solo, pour son deuxième long, à première vue diamétralement opposé puisqu’il est inspiré librement de la correspondance de ses arrière-grands-parents Henri et Paulette Marre, de 1940 à 1944. Soit cet ingénieur désargenté de bientôt cinquante ans, Henri Marre (Swann Arnaud, médusant), atterri en 1940 à Vichy en pétainiste convaincu. Auteur d’un ouvrage intitulé Notre salut, il le présente dans tous les bureaux et ministères comme une carte de visite, un sésame prouvant son implication et son désir de fabriquer une France forte, après la débâcle. Il grenouille dans des milieux peu recommandables, vus d’ici et d’aujourd’hui, mais dont il ne perçoit que l’opportunité de gagner de l’argent et devenir quelqu’un. Bientôt, il est nommé à Limoges, au Commissariat à la Lutte contre le Chômage, et peu à peu, en fonctionnaire zélé, franchit les limites de l’abject. En voix off, les lettres échangées avec sa femme, qui finira par le rejoindre avec leurs trois enfants, établit une guerre privée, larvée, et une étonnante constance de cette femme pour cet homme : « Même injuste et lâche, je t’aime. » L’image saisit. Resserrée sur les hommes, leurs discussions, leurs visages, leurs corps. Parfois décadrée, surexposée, comme de vieilles photos un peu passées où les verts et les bruns se fondent… Notre salut ressemble à un documentaire pris sur le vif, donnant la couleur d’époque sans grand renfort de décors, faisant résonner des paroles d’hier – exprimées sans ambages en un langage intemporel – à l’aune des réels dangers qui nous guettent aujourd’hui. À trois reprises, la musique vient chahuter l’autrefois pour le ramener à d’autres époques, plus au moins proches. On entend ainsi Live Is Life du groupe Opus (1984) et, lors d’une scène de danse hallucinante, Pop-Corn, ce tube instrumental électronique de la fin des années 1960. Primesautier et désuet, cet accompagnement sonore parachève un immense film, audacieux et humble à la fois, qui radiographie une période, des attitudes, une pensée, irrespirables et nous renvoie aux bégaiements de l’Histoire. Chapeau bas.
C’est le moment où le festivalier voit double. Où les ponts entre les œuvres, les acteurs récurrents (Niels Schneider est de retour dans La Bataille de Gaulle : l’âge de fer d’Antonin Baudry, présenté hors compétition, eh oui, la Deuxième Guerre mondiale encore !), les thèmes en écho, les musiques itératives nous brouillent l’entendement. Revoilà Adèle Exarchopoulos dans Mariage au goût d’orange de Christophe Honoré, présenté à Cannes Première. Dans la famille Puig, on marie le petit dernier Jacques (Paul Kircher), et sa nombreuse fratrie, plus les conjoints, plus les enfants (dont un petit garçon de huit ans, armé d’un appareil photo, nommé Christophe) et tous les cousins célèbrent l’événement. Nous sommes en 1978, et la mort de Claude François (annoncée par Guy Lux et Michel Drucker à la télévision) imprime précisément la date de ce rassemblement familial, soit le 11 mars. Il y a des passages obligés, disputes, apartés, réconciliations, une chronologie chahutée par des bonds dans le temps où rôde la mort. Un air de déjà-vu pour ce film choral d’époque renvoyant à d’autres œuvres de la fin des années 1970 : Un mariage de Robert Altman (sorti…en 1978), La Communion solennelle de René Féret, pas mal d’élan tout de même et une nostalgie que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître : le goût d’orange du titre venant d’une boisson réalisée avec de l’eau et un sachet de produits très chimiques, Tang, version seventies de la madeleine de Proust.
Revoilà Carmen de Bizet, qui s’invite à nouveau, fugitivement, dans The Man I Love de Ira Sachs (Keep the Lights on, Brooklyn Village) deuxième film américain en compétition. L’histoire (fictive), à la fin des années 1980, d’un artiste de cabaret new-yorkais, Jimmy George (Rami Malek), atteint du SIDA. En train de mourir, il veut encore tout vivre : la scène, l’amour, la joie. Le film est court (une heure trente-sept) et on lui en sait gré. Pourtant, il paraît bien long et quelque chose ne prend pas. Comme si, c’est un comble, il nous manquait des moments, du liant. On retient la beauté douloureuse d’une scène de bain, la douceur patiente et amoureuse du compagnon de Jimmy interprété par Tom Sturridge (The Chronology of Water, Le Mage du Kremlin). Plus une version époustouflante de la chanson titre de Ira et George Gershwin, à ajouter à la longue liste des versions déjà chéries, entre Billie Holiday et Lizza Minelli. Et What Have They Done to My Song, Ma entonné par Jimmy/Malek devant ses parents lors d’une fête de famille. Frissons assurés, larmes aux yeux garanties.
Est-ce le moment de se dire que trop de films tue les films ? C’est possible. Mais pas certain. La beauté ensorcelle, la beauté réveille. Parfois, on aime un tableau pour un détail, un poème pour un vers, un film pour une scène.
