La Femme de, de David Roux

Emmurée vivante

Dans cette famille de grands bourgeois, Marianne est la pièce rapportée. Un objet aux contours délicats, qui fait joli sur la photo de famille. Le film la regarde devenir sujet et c’est passionnant.

Elle arrive, légèrement en retard, avec ses deux enfants pour un adieu à sa belle-mère gisant sur son lit de morte. Lors du conseil de famille qui s’ensuit, dans sa façon de se positionner bras croisés derrière les frères et sœurs de son mari, on sent, on sait, que Marianne n’est pas tout à fait à sa place. Cette quadragénaire aux yeux bleus et au carré blond parfait ne dépare pas dans le décor de potiches et de meubles cirés, mais un léger décalage se fait jour. Lorsque son mari lui annonce qu’ils vont venir s’installer dans la maison, aux côtés du patriarche désormais veuf et malade, qu’elle va prendre soin de ce dernier, elle s’oppose, refuse. Mais au plan d’après tout est plié, oublié, ils y sont, ils y vivent.

C’est le portrait d’une femme emmurée vivante, épouse du fils aîné d’un grand industriel, qui n’a pas voix au chapitre. Elle y est venue par amour, par éblouissement sans doute, et vit désormais dans une cage dorée, ou plutôt de verre, à l’image du bow-window avec vue sur jardin où elle semble trouver son coin de paix, un abri pour penser… et peut-être fomenter son évasion.

Si la mise en scène de ce jeu pipé que n’aurait pas renié Claude Chabrol est parfois un peu appuyée, voyante, volontariste même, il n’en reste pas moins que la sensation d’étouffement prodigué par l’espace claustrophobe de la pourtant vaste demeure familiale nous prend dès les premières images, et que l’interprétation fait le reste.

Sous la direction de David Roux (L’Ordre des médecins), Mélanie Thierry, frêle et silencieuse, gracieuse et éteinte, incarne cette Marianne avec la force inouïe dont elle est capable, le feu sous la glace, la dualité d’une battante rendue docile par des années de silence, de remarques perfides, de manque de tendresse.

Très bien entourée par la fratrie menée de main de maître par Éric Caravaca, inflexible sous ses airs doucereux, l’actrice miraculeuse de La Douleur, La Vraie Famille et La Chambre de Mariana, est une fois de plus fascinante. Regarder ses frémissements, sa joie éteinte, son acceptation ; puis la voir peu à peu bouger, changer, penser au moins qu’une autre vie est possible, ces mouvements et sentiments sont à eux seuls un bonheur de spectateur.

 

Isabelle Danel