Trans Memoria de Victoria Verseau

I see you in me

Dans Trans Memoria, la réalisatrice et artiste suédoise Victoria Verseau retourne en Thaïlande sur les traces de Meril, amie disparue et présence fondatrice de son propre parcours. Entre documentaire, art vidéo et hantise intime, le film traverse un double deuil — celui d’une sœur, et celui d’un soi ancien — pour explorer ce que signifie devenir, perdre, survivre.

Avant d’être cinéaste, Victoria Verseau est une artiste visuelle. L’isolement extrême de son enfance, en pleine campagne suédoise, fait qu’elle grandit sans accès à des images ou à une culture qui lui auraient permis de se reconnaître, de se projeter. À quinze ans, la découverte de Pedro Almodóvar – Tout sur ma mère surtout – fissure ce silence : soudain, il existe d’autres femmes comme elle. Une exposition d’Eija-Liisa Ahtila au musée d’Art moderne de Stockholm, puis la rencontre avec l’œuvre de Louise Bourgeois lui ouvrent d’autres portes : l’art peut rendre visible ce qui semblait inexprimable.

Ce premier long-métrage nous entraîne en Thaïlande, où la réalisatrice a fait sa propre transition, dix ans plus tôt. L’hôtel de convalescence, le centre commercial abandonné, les chemins périphériques deviennent des capsules temporelles. Le geste d’« object gathering », de collecte d’objets, est déjà ce qui permet à l’artiste de fabriquer une mémoire matérielle qui résiste au temps. Trans Memoria prolonge cette pratique : c’est une installation devenue film, mêlant archives DV de 2012, reconstitutions, images actuelles, fragments numériques et art vidéo. Natures mortes et plans fixes viennent égrener les échanges, et se substituent presque à la narration.

Espace de recherche, œuvre artistique, confession cathartique et sans filtre ? Tout ça à la fois, mais d’abord un film sur la transition – sur ce qu’elle soulève comme questions, comme doutes, comme effroi et comme désir – qui se présente moins comme un récit linéaire que comme un objet visuel et mental, une enquête hantée par la présence et l’absence, la douleur, la solitude, le soutien, l’espoir. Trans Memoria ne se contente pas de « raconter » une transition. L’expérience passe par l’image, par ce qui résiste à l’explication. Le film fonctionne alors comme un flux : celui de la mémoire, du désir, des formes, plutôt que comme un récit qui irait du point A au point B.

Plusieurs temps, plusieurs textures se superposent. Le travail du directeur de la photographie Daniel Takács structure des espaces visuels précis, contemplatifs, et révèle des décors fantomatiques, où les corps semblent parfois presque secondaires : ce sont les lieux, les couloirs, les fissures, les surfaces qui portent la mémoire. Les insectes récurrents, les créatures mortes filmées comme de petits monuments morbides, appellent une lecture psychanalytique : impossibilité d’enterrer ce qui continue de travailler le psychisme.

Autre fantôme : le personnage absent de Meril, cette amie, sœur, présence fondatrice lors de sa propre transition, qui accompagne Victoria, et deux autres protagonistes. Entre Victoria, Athena et Aamina, entre la réalisatrice et le public, la vulnérabilité totale et l’honnêteté radicale ne sont pas des effets de style, mais la matière même du film : Trans Memoria a la gravité des tragédies grecques, où silhouettes lointaines, chœur de femmes et blessures à vif se partagent sans pudeur. La transition y apparaît comme un état liminal, fluide, jamais figé. Le film met en scène une psyché féminine universelle, prise en otage, entre douleurs, éclats, colère, humour, chaos joyeux, ratage splendide, et espoirs cabossés, et préfère poser des questions que proposer des réponses.

Trans Memoria n’est pas un manifeste. C’est un film trans, fait par une femme trans, à l’extrême opposé d’un Emilia Perez qui romance la transition et s’approprie une chose impossible à comprendre pour qui n’a pas été directement confronté.e au sujet. Il est ici question de regard, d’éthique, de place, d’identité, de sororité. Il y est, surtout, question de vie et de mort, au sens philosophique, voire existentialiste, sans doute parce que telle est, depuis trop longtemps et encore aujourd’hui, la condition transgenre. Une phrase résonne : « I see me in you ». Ce qui pourrait être un simple écho empathique est aussi l’écho d’une construction identitaire qui passe par l’autre, par la projection, par la reconnaissance imparfaite de soi dans un visage voisin, par l’acceptation d’une société qui lui préfère la violence et le rejet.

En nommant, en conjurant son amie disparue, qui, à défaut d’avoir pu trouver l’amour, avait décidé à sa manière de trouver la paix, Victoria Verseau parvient à faire exister Meril Lelièvre, et par là-même toutes les personnes trans, mortes de ne pas avoir pu être qui elles souhaitaient devenir, dans une œuvre sur ce que le monde fait aux corps qui cherchent à devenir, et sur ce que ces corps inventent, ensemble, pour continuer à vivre.