Girls for Tomorrow de Nora Philippe

On ne naît pas adulte, on la devient

À Barnard College, bastion d’un féminisme critique et vibrant, quatre jeunes femmes déjà engagées voient leur horizon se fissurer au rythme d’une décennie américaine en chute libre. Un documentaire précis, nuancé, aux lectures multiples, et captivant, de Nora Philippe.

 

Il existe des films qui capturent une époque et d’autres qui l’absorbent. Girls for Tomorrow est de ceux-là. Nora Philippe (Pôle emploi, ne quittez pas !, Like Girls, I’ll Rise…) est ici à la fois observatrice, narratrice et introspective de trois générations de femmes prises dans la même décennie tourmentée : la réalisatrice, elle-même expatriée à New York, et sa petite fille qui vient de naître, et quatre étudiantes de Barnard College, qui acceptent d’être filmées aussi longtemps que c’est nécessaire.

Elles s’appellent Lila, du Montana, boursière en sciences de l’environnement ; Talia, du Wisconsin, juive orthodoxe et féministe ; Evy, à l’identité internationale, attirée par les arts et la politique ; et Anta, d’East Harlem, dont le parcours révèle les lignes de fracture américaines. Quatre engagements, quatre manières de penser et de résister, mais une même génération qui arrive déjà politisée, pleine d’élan, avant que le monde ne bascule.

Le choix de Barnard College est porteur de sens. L’institution est historiquement le haut lieu d’un féminisme critique, intersectionnel, vivant, où justice de genre, luttes raciales et urgence climatique s’articulent et s’étudient avec une liberté rare. Les protagonistes n’y “deviennent” pas militantes : elles le sont déjà, animées par un espoir têtu et une ambition qui cherche encore sa forme.

Autour d’elles, la décennie se délite : la première élection de Donald Trump; la montée d’un discours sans queue ni tête, antiféministe, démagogique et racialisant ; le soulèvement #BlackLivesMatter ; le cri de George Floyd, “I can’t breathe”, qui fait écho au dernier soupir d’Adama Traoré à Paris ; la sidération #MeToo ; la polarisation extrême ; la défiance envers les médias et les intellectuels ; puis l’invalidation de Roe v. Wade, ses conséquences et leur vitesse de propagation insoupçonnable.e définit pas par ses certitudes mais par sa capacité à résister dans un monde qui échappe à l’entendement.

Copyright Una Mattina Films

Au cœur du récit, au fil de toutes les secousses qui le propulsent, difficile de ne pas déceler les étapes de la propagande activée contre le mouvement woke : ses valeurs et ses revendications ont donné lieu à plusieurs vagues de réformes humanistes, politiques, sociales et climatiques. En dix ans, on assiste à l’appropriation du mot « woke », détourné en insulte. Le terme wokisme sert à effacer, d’un revers de slogan, des décennies de luttes féministes, civiques, raciales, LGBTQIA+ et tant d’autres. Les valeurs partagées et les victoires obtenues volent en éclats. Le film capte cette bascule sans l’expliquer : elle affleure dans les visages, dans la fatigue, dans l’enchaînement des événements et dans la nécessité soudaine de justifier ce qui, hier encore, allait de soi.

Ce qui frappe, aussi, c’est la qualité du lien entre la réalisatrice et ses protagonistes : une confiance totale, rare. Ici, on ne performe pas. On pense. On cherche. On reformule. Dans un monde saturé de postures, cette parole non fabriquée devient un geste politique, et un poing brandi sans filtre ni mise en scène.

En laissant circuler les émotions par strates plutôt que par effets, la compositrice multiprimée Pauchi Sasaki, la directrice de la photographie Cécile Bodénès (déjà présente sur les films précédents de Nora Philippe et collaboratrice de Jeanne Delafosse, notamment), et le travail remarquable de la monteuse Marie Bottois accompagnent celles qui traversent cet effondrement décennal, mais aussi nous, qui assistons à un tournant historique par le prisme de l’expérience humaine.

À mesure que les protagonistes quittent Barnard et entrent dans la vie adulte, une évidence se dessine : on ne naît pas Erin Brockovich, on le devient. Non par héroïsme, mais par endurance. Par lucidité. Par fidélité à soi, malgré la brutalité du monde.

Enfin, entre les lignes, le film déploie une véritable cartographie écoféministe : droits des femmes, droits civiques, vies noires menacées, luttes environnementales, surveillance et contrôle des corps, polarisation, autoritarisme rampant. Les mots manquent, perdent leur sens, mais tout se répond, tout vacille de concert. Le film ne théorise pas. Il relie.

Dans un monde où les droits se renversent plus vite qu’ils ne se conquièrent, Girls for Tomorrow rappelle qu’une génération, non, une civilisation ne se définit pas par ses certitudes, mais par sa capacité à résister dans un monde qui échappe à l’entendement.

 

Mary Noelle Dana