

Reprenant l’esprit du guide touristique, cet ouvrage de la collection « Ciné voyage » nous offre un passeport pour l’illusion. Son auteur, Pierre Charpilloz (bien connu des colonnes de BANDE À PART), décrypte avec érudition et malice comment le septième art a littéralement bâti la mythologie de la ville la plus filmée au monde.
Pierre Charpilloz est capable de raccorder Zorro à La La Land dans un même mouvement. Critique de cinéma et enseignant universitaire, il endosse ici le rôle de guide éclaireur dans une jungle urbaine qui défie la cartographie classique. Loin de l’austérité académique, il propose une “mise en scènes” littéraire de la ville, transformant le lecteur en spectateur actif. Son approche ludique consiste à ne pas rejeter les clichés, mais à les embrasser pour mieux les disséquer : dès les premières pages, il nous installe dans le siège conducteur d’une décapotable, lunettes de soleil sur le nez, pour observer ces fameux palmiers “à jupons” qui bordent les boulevards. C’est un livre qui se parcourt comme on conduit sur une freeway : avec fluidité, curiosité et le sentiment constant d’être dans un film.
Le “casting” de cet ouvrage est aussi éblouissant qu’hétéroclite, convoquant les grandes figures qui hantent la mémoire cinéphilique de la ville. Les stars ne sont pas ici les acteurs, mais les films eux-mêmes, qui deviennent les jalons d’une histoire commune. On y croise Chinatown pour comprendre la politique de l’eau, les banlieues pavillonnaires de Licorice Pizza ou encore la mélancolie des hauteurs dans Mulholland Drive. Pierre Charpilloz fait dialoguer les époques, télescopant le glamour de l’Âge d’Or avec la violence des ghettos de Boyz n the Hood ou le nihilisme de Nowhere. Ce mélange des genres permet de saisir la complexité sociale de Los Angeles, ville-monde où se côtoient la « haute société » des collines et les communautés invisibilisées des plaines.
Le véritable décor, c’est évidemment Los Angeles elle-même, traitée ici comme une chimère urbaine qui “joue toujours son propre rôle”. L’auteur excelle à décrire la géographie physique et mentale de la métropole. Il nous entraîne dans les “veines de Los Angeles”, ces autoroutes et cette rivière bétonnée devenues des pistes de courses-poursuites incontournables, de Grease à Terminator 2. Il dépeint une ville horizontale, étalée, où “personne ne marche”, et où la voiture est une extension du corps, voire un bureau mobile comme dans Training Day. L’analyse de l’architecture est particulièrement savoureuse, nous faisant passer des villas modernistes de l’architecte John Lautner, repaires de méchants de cinéma, aux bicoques poussiéreuses des débuts de la ville.
La mise en scène de l’ouvrage repose sur une écriture vive, pop et référencée, qui rend la lecture particulièrement plaisante. Charpilloz utilise une titraille accrocheuse — “Interdit aux cow-boys”, “Une banlieue à dynamiter” — pour rythmer son récit. Il s’amuse des codes visuels, notant par exemple que si la ville était une couleur, ce serait le “mandarine” des couchers de soleil saturés. On apprend énormément sur la fabrication du mythe : comment le panneau Hollywood n’était qu’une publicité immobilière, ou comment le cinéma a transformé une ville polluée en un rêve technicolor. L’auteur souligne avec justesse que réussir à L.A., c’est pouvoir la contempler d’en haut, depuis une villa, comme une domination symbolique sur la “cité des rêves déçus”.
Enfin, l’ouvrage agit comme une encyclopédie portative. Les cartes finales, proposant des itinéraires thématiques comme “Le Los Angeles de Quentin Tarantino” ou celui de Paul Thomas Anderson, sont des outils précieux pour le voyageur cinéphile. On referme ce livre avec la sensation que Los Angeles n’existe peut-être que par l’image, une ville-mirage où la réalité finit toujours par ressembler à la fiction. Des fresques murales de Mur Murs d’Agnès Varda à la ville futuriste de Her, Pierre Charpilloz démontre brillamment que pour comprendre L.A., il ne faut pas regarder ses rues, mais ses écrans.
Benoit Basirico
