Cannes #J8 Mardi 19 mai

Ça tangue !

Elle s’enfuit sous la pluie drue, les chaussures à la main. Sa robe est rose et flottante, une veste d’homme couvre le dos et la tête. Dedans, il y a quelqu’un. On ne saura jamais qui… 

Week-end terminé. C’est si loin déjà. Fin des débordements ? Faut voir, il y a toujours autant de monde sur les marches ; un peu moins, peut-être, dans les rues. Hors compétition, l’équipe de jeunes mannequins/chanteurs et chanteuses/actrices et acteurs de Her Private Hell de Nicolas Winding Refn (Drive, The Neon Demon) a mis le feu aux marches en mode sport de combat. Ce polar horrifique annoncé par le Festival comme « hypnotique et sensoriel » fait partie de ceux qu’il faut savoir ne pas voir ici afin de préserver sa monture, son cerveau, son temps de sommeil. Parce que, par ailleurs, c’est le moment où la compétition envoie du bois, du lourd, du costaud. Accrochez-vous à vos neurones, ça va dépoter !

Avec L’Inconnue, le Français Arthur Harari, réalisateur de Diamant noir et Onoda, coscénariste d’Anatomie d’une chute de Justine Triet (Palme d’or 2023), secoue le cocotier… du moins, le palmier cannois. David Zimmerman, photographe au regard hanté (Niels Schneider), si maigre qu’il semble l’ombre de lui-même, croise dans une fête démente une femme (Léa Seydoux), avec laquelle il fait l’amour. Orgasme fulgurant, cri déchirant de la dame. Lorsqu’il se réveille, il est dans son corps à elle, et son corps à lui a disparu… avec elle dedans. Désormais enveloppé de ce corps féminin, dodu et étranger, David part à la recherche de l’autre… qu’il finit par retrouver ; mais celle qui l’habite n’est plus la même, une adolescente l’a remplacée. Ensemble, ils partent à la recherche de l’autre et d’eux-mêmes.

Le cinéma français s’est déjà emparé d’un tel sujet façon comédie (La Personne aux deux personnes de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine ; L’Un dans l’autre de Bruno Chiche), mais ici, dans cette adaptation par Arthur Harari et son frère Lucas de leur propre roman graphique Le Cas David Zimmerman, on plonge dans des abîmes. C’est beaucoup plus inconfortable que ludique et intrigant et envoûtant dans un premier temps. Sexe, identité, genre, égoïsme, dépression, regard d’autrui… Le spectateur se questionne sans cesse, se perd, croit se retrouver pour se perdre à nouveau, comme les protagonistes. Niels Schneider est presque trop fébrile quand Léa Seydoux (bien plus convaincante que dans Gentle Monster, voir chronique #J5) est marmoréenne, nageant à contre-courant dans un océan d’incrédulité. Émouvante. Dommage que le film patauge dans sa troisième partie : il nécessite sans doute un remontage plus acéré (deux heures quarante, tout de même), mais la fin est si belle…

Copyright Laurent Koffel

Et sans transition, car il n’y en eut aucune, passons au encore plus noir… avec Fjord de Cristian Mungiu. Est-ce un hasard ? Alors qu’hier, sur tapis rouge, Sharon Stone, en noir et diamant, anthracite et argent, arborait tout de même des glycines violettes sur le jupon de son hallucinante tenue (avec cape doublée d’un blanc soyeux), Demi Moore était sombre des pieds à la tête. Sa tenue du jour (du soir), pantalon de smoking et top déstructuré en boa noir (ou poils de yack ?) a surpris. Les onomatopées ont fusé. Est-ce que ce changement de tonalité donne des indices sur les conciliabules jalousement gardés de son jury présidé par Park Chan-wook (fait commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres ici même par la ministre de la Culture, Catherine Pégard) ? On aimerait tant entendre ce qui se dit entre tous ces gens si différents sur une compétition jusqu’ici très disparate. 

Or, on ne saura rien  de rien jusqu’au Palmarès samedi prochain.. qui ne dévoilera que le résultat, pas les délibérations. Pourtant, force est de constater, en tant que simple critique, à quel point mes camarades égyptiens, hongrois, italiens ou belges ont des avis étonnants, parfois très opposés aux miens : l’intérêt de ce jury international huppé, c’est justement la confrontation des points de vue.

Mais revenons à nos noirceurs. Le Roumain palmé d’or en 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours est souvent revenu sur la Croisette (Au-delà des collines, Baccalauréat, R.M.N.). Cette fois, il quitte son pays et nous embarque en Norvège. C’est récurrent dans le Festival cette année, ce cinéma-monde où l’Iranien Asghar Farhadi, le Japonais Ryusuke Hamaguchi et maintenant Mungiu nous emmènent voir ailleurs. Dans Fjord, la famille Gheorghiu, composée de cinq enfants (dont un bébé), d’un père roumain Mihai et d’une mère norvégienne, Lisbet, arrivent dans la ville d’enfance de Lisbet, petite bourgade glacée menacée par les avalanches. Très croyants, ils retrouvent les parents et cousins de  Lisbet, s’inscrivent immédiatement dans la communauté chrétienne du coin et mettent quatre de leurs enfants, dont les aînés Milia et Emmanuel, à l’école. Ceux-ci se lient avec Noora, fille du principal de l’établissement scolaire et d’une avocate, qui habitent par ailleurs la maison voisine. Lorsqu’une des professeures découvre des bleus sur le corps de la gamine, elle met en route un processus d’interrogatoire, puis d’alerte de l’Aide à l’enfance, qui mène au retrait des enfants du foyer, puis à un procès terrible. Tenu, tendu, glacé, glaçant, le film se regarde avec la boule au ventre, car tout ce qui tisse les liens compliqués dans cette communauté progressiste, où le rigorisme de ces gens – qui refusent à leurs enfants les fêtes d’anniversaire, l’accès à Internet et la musique moderne – semble une anomalie, est un enchevêtrement puissant et troublant d’images et de sons, de regards et de mots. Un câlin ordonné dès le premier plan, des séances de prières, une hache se fichant dans une souche… La réalité des méthodes éducatives des parents Gheorgiu est distillée par bribes, mais on n’aura jamais exactement l’intégralité du tableau. Sauf qu’on la pressent, on l’envisage, à travers tout le récit, qui parle autant d’emprise que de cancel culture, d’intégrisme que de liberté, de préjugés que d’amour. Toutes les nuances apportées dans la mise en scène par Mungiu sont délicates, déroutantes aussi, enrichissant le questionnement et donnant le tournis. Car il n’y a ni bons ni méchants dans cet étonnant grand film, questionnant l’ordre du Bien et du Mal, comme dans toute l’œuvre de Mungiu, et, au bout du compte, interrogeant l’acte de croire. Le casting est impeccable : Sebastian Stan, aussi méconnaissable et formidable qu’en… Donald Trump dans The Apprentice de Ali Abasi, présenté au Festival en 2024 et l’épatante Renate Rensve (prix d’interprétation féminine en 2021 pour Julie (en douze chapitres) de Joachim Trier, revenue l’an dernier avec Valeur sentimentale du même).

Copyright Laurent Koffel

Troisième réalisateur japonais en lice cette année, Hirokazu Kore-eda déçoit avec Sheep in the Box, son dix-septième long-métrage de fiction, et le neuvième en compétition après les formidables Nobody Knows, Notre petite sœur, L’Innocence, Une affaire de famille (Palme d’or 2018). C’est l’histoire, « dans un futur pas si lointain », d’un couple endeuillé par la disparition, dans un accident de train, de leur petit garçon de sept ans, Kakeru. Or, une entreprise leur propose un androïde qui aurait les traits et les souvenirs de l’enfant. Son arrivée bouleverse évidemment les données. Elle est architecte, il travaille le bois, et Kakeru peu à peu s’intéresse à leurs métiers et décide lui-même de construire une maison pour « sa famille », c’est-à-dire tous les enfants « copiés » qui souhaitent vivre entre eux. Le deuil, l’enfance et la famille sont les grands thèmes de Kore-eda, et une fois encore il parvient à nous toucher par des délicatesses dont lui seul a le secret. Mais le scénario ne nous épargne pas quelques clichés avant de se perdre dans des méandres certes inattendus, mais peu convaincants.

Ailleurs, on respire grâce à l’animation… enfin aux films d’animation, et un peu de douceur dans ce monde de brutes n’est pas de refus. À Un Certain Regard, Le Corset de Louis Clichy emballe et séduit : graphisme délicat, couleurs pastel pour un récit d’initiation où un gamin différent est sauvé par un harmonium. Requiem de Fauré en sus, c’est un régal absolu… À la Quinzaine des Réalisateurs, les couleurs vives, le trait mouvant et la musique réinventée de Bizet mènent Carmen, l’oiseau rebelle de Sébastien Laudenbach (coréalisateur avec Chiara Malta du délicieux Linda veut du poulet). Lors de la présentation, une vague de huées s’est élevée devant le carton au générique de Canal +, chaîne coproductrice. Il faut dire qu’après la réaction du directeur général du groupe, annonçant qu’il allait désormais boycotter tous les signataires de la pétition « Zapper Bolloré » lancée en début de festival et publiée par le quotidien Libération, gens de cinéma, journalistes et spectateurs sont en pleine stupeur. Une liste noire ? Pour avoir signé un texte mettant en garde contre la puissance dangereuse de l’actionnaire principal du groupe, d’un homme en train de racheter le réseau de salles UGC, de niveler la création à l’aune de ses convictions d’extrême droite, et qui vient de voir une foule d’écrivains quitter Grasset suite à son renvoi de Olivier Nora, qui en était le PDG ? C’est du jamais-vu. Qui prouve que le danger énoncé est absolument réel. Et ça représente six cents « professionnels de la profession » au départ, qui sont depuis passés à huit-cents, puis mille et sans doute plus à l’heure qu’il est, de Juliette Binoche à Jean-Pascal Zadi  en passant par Arthur Harari, Adèle Haenel ou Boris Lojkine, sans parler des anonymes qui risquent encore plus gros. Respiration bloquée.