

Comment parler encore de Jeff Buckley sans répéter la légende, sans l’user à force d’hommages et de mythologies recyclées ? Avec ce film, Amy Berg nous place au point d’impact, là où l’arrivée de Jeff sidère, bouleverse et recompose les vies qu’il traverse.
Il y a d’abord ce vertige : l’apparition de Jeff Buckley comme une onde qui traverse le film d’Amy Berg, submergeant tout sur son passage. La réalisatrice, avec la pudeur obstinée qu’on lui connaît (West of Memphis, Janis: Little Girl Blue), ne cherche pas tant à expliquer qu’à faire ressentir. Alors, la sidération s’installe, celle du spectateur happé par l’irruption d’un chanteur dont chaque plan semble raviver la mémoire d’un éblouissement. Face à Jeff, les témoins balbutient : sa mère, les amies, les musiciens. Tous racontent une rencontre autant qu’une perte, comme si parler de lui revenait à chercher encore la lumière qui les a aveuglés.
La réussite d’Amy Berg tient dans cette tension continue entre grâce et disparition. L’aspect inédit du film émane des trois femmes centrales – Mary Guibert (la mère), Rebecca Moore (ex-compagne durant la création de l’album unique Grace), Joan Wasser (compagne au moment de la mort de Jeff) –, dont les témoignages forment une vision en creux du rapport magnétique et tourmenté de Buckley aux femmes, cœur battant de sa trajectoire. Le montage – signé Brian A. Kates – oscille entre caresse et fragmentation. Les images d’archives, souvent inédites, construisent un visage par éclats : un Buckley fugace, démultiplié, insaisissable. Par moments, cette mosaïque visuelle se mue en patchwork donnant le tournis, une succession d’hétérogénéités où la beauté se dilue. Le film, en refusant la linéarité ou l’exégèse musicologique, expose l’impossibilité même de contenir Buckley dans le cadre du documentaire. La narration suit Jeff Buckley de la naissance à la noyade, de Grace à My Sweetheart the Drunk (compilation posthume). Certes, It’s Never Over épouse la chronologie classique du documentaire musical, retrouvant ses jalons, ses figures, sa révérence. Cependant, quelque chose d’autre s’y insinue, une émotion diffuse et très intime, quasi religieuse, advient, Berg donnant aussi à voir les absents (Tim Buckley notamment, le père), filmant régulièrement les hésitations, les tremblements, les silences. Entre deux confidences, la caméra s’attarde sur un regard bouleversé, une main effleurant une guitare comme on toucherait une relique… On ressort du film habité par la sensation d’une vie trop courte, d’un paradis abîmé. It’s Never Over ne révèle pas Jeff Buckley, mais le fait revenir, l’espace d’un souffle. Enfin, lorsque le générique s’achève, on demeure dans cette étrange certitude : certaines voix ne mourront jamais.
Olivier Bombarda
