The Christophers de Steven Soderbergh

Faire circuler

À la fois drame et comédie, le dernier long-métrage de Steven Soderbergh éblouit par sa dextérité à entremêler plusieurs sujets : l’art, la famille au sein de notre société hyperconnectée. Si le film se montre parfois trop bavard, il n’en demeure pas moins porté par une mise en scène d’une grande vivacité. Encore faut-il nous laisser le temps d’assimiler ce qu’il cherche à raconter.

 

Le cinéma de Steven Soderbergh est toujours aussi éclectique dans le fond comme dans la forme déployée. De la Palme d’or pour Sexe, mensonges et vidéo (1989), il s’adonne aux remakes avec Ocean’s Eleven (2001) notamment, tout en développant un intérêt pour le thriller avec Contagion (2011), Effets secondaires (2013) ; en bref, il se renouvelle tout le temps. Cette fois, c’est au monde de l’art qu’il se consacre en dressant le portrait de Julian Sklar, un peintre londonien vieillissant, qui a progressivement délaissé son activité. Désormais, Julian Sklar enregistre des vidéos dans son atelier à destination de ceux qui continuent de l’admirer. Sa série The Christophers est restée inachevée. Ses enfants, peu scrupuleux et sans talent, engagent Lori Butler, ex-artiste et faussaire, comme assistante afin de finir en secret les toiles manquantes et récupérer la fortune qu’elles pourraient rapporter.

Le ton est doux-amer. L’humour affleure, notamment à travers la figure de Julian, artiste excentrique, mais derrière cette légèreté se dessine une véritable réflexion sur le monde de l’art contemporain. Le film interroge la valeur des œuvres autant que celle de leur auteur : vend-on encore l’art, ou seulement l’image de l’artiste ? Quelle est la distinction entre vrai et faux ? Et si ce qu’il reste d’un talent plastique, ce sont des vidéos face caméra sur un téléphone ou un ordinateur, qu’est-ce qui constitue encore un héritage, une collection ?

C’est ici que le film se révèle frustrant. Les dialogues, certes brillants par leur esprit et leur fantaisie, ont tendance à tout dire. On aurait aimé davantage de silence, un espace laissé aux spectateurs pour s’interroger, douter, et laisser le film résonner une fois la projection passée.

Pourtant, Soderbergh continue à tracer le sillon qui marque sa filmographie et à apposer sa marque de fabrique caractéristique, celle d’une rapidité à filmer qu’on ressent jusque dans le montage final. C’est comme si une excitation enfantine ne l’avait pas quitté. Pour l’anecdote, Sexe, mensonges et vidéo a été écrit en un temps record : huit jours. Dans The Christophers, les longs plans-séquences participent à cette sensation de spontanéité. Par moments, le point n’est pas totalement net, certains mouvements semblent pris sur le vif, comme si Soderbergh cherchait moins à contrôler l’image qu’à préserver une forme de fluidité, cela contribue à la vivacité du propos accompagnant le flux de mots. En une heure quarante, tout passe vite. Presque trop.

Si The Christophers est trop loquace, il peut se le permettre grâce à ses interprètes. Ian McKellen (outre une renommée acquise sur les planches, il incarne tout de même Magnéto dans X-Men et Gandalf dans Le Seigneur des Anneaux, rien que ça) et Michaela Coel (si elle commence au théâtre également, elle obtient rapidement des premiers rôles au cinéma avec The Aliens, les séries Black Earth Rising et I May Destroy You) forment un duo magnétique et magnifique, donnant chair à des personnages tiraillés entre besoin de reconnaissance et désir de créer. On en ressort relativement charmés, légèrement chargés. C’est que l’œuvre déborde d’idées, parfois jusqu’à l’excès, mais cela participe aussi à rappeler la générosité du cinéaste autant que sa façon de raconter.

Par Coline Philibert.