Gabin de Maxence Voiseux

Un gamin face à son destin

Le premier opus long signé Maxence Voiseux renouvelle le roman d’apprentissage et le documentaire agricole. Ce judicieux et émouvant portrait d’un garçon en mode Boyhood renvoie aussi chacun.e à son propre destin, et révèle un jeune non-acteur épatant.

Enfant des Ardennes (et pas des Dardenne !), étudiant en sciences, puis en réalisation et montage documentaire, Maxence Voiseux retrouve la famille Jourdel dans l’Artois du nord de la France, qu’il a déjà filmée à plusieurs reprises. Dans son court-métrage de fin d’études Des hommes et des bêtes (2013), il suivait l’éleveur et vendeur de bovins retraité André et son fils Hubert. Dans son moyen Les Héritiers (2016), c’étaient les trois frères Hubert (marchand de bestiaux), Dominique (boucher) et Thierry (éleveur), et il interrogeait la transmission de cet héritage à leur descendance. Dans Elle est des nôtres (2021), il se concentrait sur la guérisseuse Juliette, en passe d’être embauchée par le clan. Aujourd’hui, c’est la génération suivante qui intéresse le réalisateur. À savoir Gabin, fils de Dominique. Sur dix années, des huit aux dix-huit ans du protagoniste, le film accompagne son enfance, puis son adolescence, en questionnant le déterminisme familial et la loyauté – reprendre à terme la boucherie paternelle ? – ou la liberté du choix. L’aventure immerge le spectateur dans ce tiraillement cornélien quelle que soit l’option prise. Gabin grandit, et donc s’affirme, s’attache et se détache. Sans compter qu’il a plusieurs envies : sortir la ferme maternelle de la crise, dresser une vache de concours, ou se lancer dans l’élevage canin.

Révélée à la Quinzaine des Cinéastes, la réussite de Maxence Voiseux est de capter sur une décennie l’échappée belle d’un gamin devenant grand, en imbriquant le réalisme d’un milieu en pleine difficulté, la volonté d’échapper aux injonctions, et les doutes existentiels. Visée et dispositif qui rappellent, bien sûr, la fiction Boyhood de Richard Linklater, mais aussi l’inoubliable série documentaire télévisée Que deviendront-ils ? (1984-1996), centrée sur six élèves de Paris pendant une dizaine d’années. Sans voyeurisme ni angélisme, mais avec une pudeur qui n’élude pas la frontalité des sentiments, la caméra est toujours au bon endroit. Le montage des cent cinq minutes équilibre avec dextérité tant de temps enregistré, avec même une certaine magie dans la fluidité. On sent à peine la décennie passer, sans cartons ni indications, simplement grâce aux évolutions physiques, à commencer par Gabin. Un garçon qui se prête généreusement au jeu d’être filmé sur le long cours et qui en devient même cinégénique. L’émotion transperce dans le lien fort à la mère, à la préceptrice, à la Terre et aux animaux, et dans les frustrations du pater, qui bougera lui aussi. Gabin ou le bel instinct.