

C’est un thriller psychologique sombre et dense, qui fait monter la tension peu à peu et vous flanque, sans effets de manche, une frousse bleue. Léa Mysius adapte brillamment le chef-d’œuvre de Laurent Mauvignier et s’adjoint un casting d’enfer.
Trois maisons dans un petit hameau isolé de tout. La première est une ferme abritant une famille de trois. La deuxième est l’antre d’une artiste peintre sexagénaire et solitaire. La troisième est vide. Tom prépare une fête pour les quarante ans de sa femme Nora avec leur fille Ida. Cristina, leur voisine, cuisine pour l’occasion, quand un inconnu, puis deux, se faufilent et la menacent. Un troisième, Franck, élégant et doucereux, vient compléter le trio composé de Flo, nerveux et violent, et Bègue, fêlé et impulsif. Lorsque Nora rentre du travail, elle trouve un comité d’accueil bien différent de ce qu’elle subodorait. Franck lui souhaite « Bon anniversaire » et s’évertue à l’appeler Leïla…
« Home invasion movie », film de prise d’otage à domicile : la traduction manque de panache en français. Le genre, plutôt anglo-saxon à la base et cantonné à l’horreur pure, s’est pourtant baladé déjà en Europe et jusque dans nos contrées, version horreur pure, avec sadisme à la clef, de Funny Games de Michael Haneke à Haute tension d’Alexandre Aja. C’est sur cette piste que l’exposition nous embarque d’abord : une atmosphère de solitude, des portes qui claquent, une volaille que l’on triture, un violoncelle aux accords lancinants, un chien qui aboie et puis plus… Mais le cœur du film est ailleurs : dans ce que chacun paraît – dangereux, lâche, menteuse, ingérable, faible, en colère -, dans ce que chacun se révèle être. Dans le mensonge et la trahison, la violence et la transmission.
Le troisième long-métrage de Léa Mysius, découverte à la Semaine de la Critique avec le délicat Ava en 2017, puis confirmée avec l’extraordinaire Les Cinq Diables, en 2022, est adapté du livre éponyme de Laurent Mauvignier. Un texte puissant et terrifiant de 650 pages, dans lesquelles le style inimitable de l’auteur de La Maison vide (récipiendaire du Goncourt 2026) nous fait palpiter à chaque page. Le pari était donc osé, même si Léa Mysius en avait clairement la carrure. En adaptant (seule, elle qui fut la coscénariste de Audiard et Desplechin), elle élague et élude, transforme des personnages, notamment Nora et Cristina, élimine les flash-back. Elle n’hésite pas à être infidèle, quitte à désarçonner le lecteur amoureux des mots et digressions, des détails et précisions de Mauvignier. Ce faisant, elle crée un monde à son image, ou le recrée. Elle retrouve les lignes de force qui traversaient ses deux premiers longs : la famille et la relation mère/fille, les secrets enfouis qui ressurgissent.
À la mise en scène, elle sculpte les ombres et la lumière avec son chef-opérateur attitré, Paul Guilhaume, scrutant dans des tons sombres, entre ocre des vieilles pierres et nuit noire, la terrible toile d’araignée où viennent se coller les personnages, entre incompréhension et trouille, tandis que çà et là, d’une peinture à une chemise, le rouge se fraye lentement, mais sûrement un chemin irrévocable. Le son du film, signé Olivier Struye, est littéralement habité par la musique, abstraite, bruitiste et terriblement hypnotique de Florencia di Concilio, collaboratrice fidèle de Mysius, depuis ses débuts. Le décor, l’espace de ce hameau fermé sur lui-même, qui fonctionne comme une rue principale dans un western, était sans doute le plus difficile à faire exister, tant il est, dans le livre et ici, un personnage à part entière. Esther Mysius, sœur et compagne de route depuis Ava, en est la conceptrice malicieuse, couronnée au Festival de Cannes par un prix de la CST (Commission Supérieure Technique).
Ce polar vénéneux et ténébreux sur une jeune femme rattrapée par son passé et trois frères dangereux venus parasiter sa soirée d’anniversaire est fort, troublant, parfois déroutant dans l’outrance, mais passionnant. Le regard de la petite Tawba El Gharchi (absolue découverte), qui interprète Ida, est ici un vecteur puissant de nos émotions et de nos angoisses. Ballottée entre la colère contre sa mère, la loyauté envers son père et l’attirance pour cet homme qui lui raconte une autre histoire que la sienne, elle est le phare dans cette nuit sans lune. Tandis que, de la famille aux intrus en passant par la voisine, le casting est d’une puissance impressionnante, où chacun des acteurs, Benoît Magimel et Monica Bellucci en tête, trouve son meilleur rôle. Histoires de la nuit, entre conte pour enfants pas sages et retour du refoulé, est de ces œuvres qui vous poursuivent longtemps.
