

Alors qu’elle fait l’objet, en France, d’une rétrospective tardive, Anja Breien nous a quittés le 10 mai dernier en nous rappelant qu’en sa Norvège natale, dans les années 1970 et 1980, elle avait été aussi virulente dans son engagement féministe que son aînée suédoise, Mai Zetterling.
En dépit de plusieurs programmations dans des festivals internationaux (Cannes, Locarno) et de discrètes sorties parisiennes de certains de ses films, le nom d’Anja Breien était depuis longtemps demeuré oublié, voire inconnu des cinéphiles français. Malavida Films a courageusement combattu cette carence en ressortant, dans des versions parfaitement restaurées, sa populaire trilogie Hustruer (Wives/Épouses, 1975-1985-1995) et quatre de ses neuf autres longs-métrages, tout autant engagés dans leurs critiques féministes et sociales et présentant une maîtrise parfaite de l’écriture cinématographique.
Née à Oslo en 1940, fille de l’écrivain et peintre Hans Borch Breien, Anja Breien se découvre une vocation de cinéaste en voyant Les Quatre Cents Coups de François Truffaut. Elle se rend à Paris en 1962 pour se présenter au concours d’entrée à l’I.H.D.E.C. (ancêtre de la Fémis) dans la section réalisation. Celle-ci étant alors réservée aux candidats masculins, elle obtient de l’administration de l’école la création d’un concours dérogatoire ouvert aux femmes, qu’elle réussit. Le diplôme en poche en 1964, après avoir tourné trois courts-métrages entre 1967 et 1969, elle réalise l’un des trois segments de Dager fra 1000 år en 1970, puis un an plus tard, tourne son premier long, Voldtekt (Le Viol). D’emblée, elle impose un regard contestataire sur un aspect fondamental de la société norvégienne, son système judiciaire. Filmé au moyen d’un très beau noir et blanc contrasté, d’un style fonctionnel parfaitement maîtrisé, dans lequel les gros plans impressionnent par leur forte dimension introspective, le film met en question la fiabilité de certaines procédures quand le suspect est dans l’incapacité mentale et psychique de comprendre ce dont on l’accuse, surtout quand les faits l’accablent de toute évidence. Un film qui entraîne une forte participation du spectateur.
Le même effet se reproduit, en 1975, quand, après avoir vu Husbands de John Cassavetes (1970), elle décide d’offrir aux Norvégiennes sa version féministe de ce film. Ainsi, trois amies d’enfance, magistralement interprétées par Anne Marie Ottersen, Katja Medbøe et Frøydis Armand, à l’occasion d’une fête donnée en l’honneur de leur ancienne institutrice, s’offrent de prolonger ce bon moment en abandonnant temporairement maris, enfants et emplois pour passer une journée ensemble. S’adonnant à un comportement sans filtre, elles s’autorisent toutes formes de liberté, celle du regard qu’elles portent sans vergogne sur les hommes dans la rue, celle d’un langage gynécologique cru, celle de goûter à divers excès hédonistes, tout en devant faire face de temps à autre à quelques désaccords. Le ton est joyeusement libertaire, de même que le filmage en caméra portée et en prise de son direct, l’improvisation régnant souvent. Un beau miroir de société, typique des nouvelles vagues scandinaves de l’époque. Le succès fut tel que la réalisatrice décida de reprendre à deux reprises ses personnages et interprètes, dix et vingt ans plus tard, en leur réattribuant ce même débordement de vie, cette même insolence, toutefois teintés des injures du temps. Une trilogie réalisée sur deux décennies, qui brosse un judicieux portrait de l’émancipation féminine en Norvège, dans lequel l’aspect revendicatif est joyeusement plongé dans un mélange très bien dosé d’ironie, de tendresse et de relativité.
En 1977, Breien adapte, avec Per Blom et Bengt Forslund, le roman Den allvarsamma leken (Le jeu sérieux, 1912 ) de Hjalmar Söderberg. Un drame sentimental, profondément ancré dans la société suédoise au début du XXe siècle, qui traite d’une forte attraction entre un jeune journaliste, Arvid (Stefan Ekman), désireux avant tout de réussir socialement, et une belle fille de dix-huit ans, Lydia (Lil Terselius), courtisée de toutes parts. Incapables d’officialiser leur passion, l’un et l’autre font des mariages conventionnels, assurant leur sécurité financière. Ils se retrouvent incidemment, puis petit à petit donnent enfin libre cours à leur désir dans le plus grand secret. Devenue veuve, Lydia ne peut s’empêcher de tromper Arvid lors de l’un de ses déplacements professionnels, ce qui entraîne un grand désarroi chez son amant, sur le point pourtant de divorcer. Il ne leur reste plus qu’à se séparer, le journaliste s’assurant une belle carrière et Lydia s’adonnant au libertinage. Anja Breien, contrairement à Söderberg et à la version très fidèle du roman de Rune Carlsten (1945), privilégie le rôle féminin, le dotant de touches féministes bien marquées, entre autres celle de l’acquisition de la liberté sexuelle dans un monde toujours patriarcal. Le style est très fonctionnel, présentant un découpage classique, qui met bien en relief le jeu tout en retenue des interprètes, les décors et les costumes d’époque très réalistes, le tout photographié au moyen de couleurs chaudes, en parfaite adéquation avec ce petit monde d’êtres aux passions entravées par une société répressive.
Il en va de même avec ses deux films suivants : Arven (L’Héritage, 1978) et Forfɵlgelsen (La Persécution, 1981). Le premier raconte comment, à la suite du décès précoce d’un armateur, sa famille se voit imposer par son testament de demeurer unie, afin de pouvoir hériter de sa riche fortune. Une fois rassemblée au grand complet, la famille Skaug fait preuve d’une fébrilité éhontée lors du partage des biens, jusqu’au moment où le frère du défunt invalide de facto le testament en déclinant sa part dans ce jeu de dupes. Les Klaug sombrent alors dans un conflit larvé, où rancœurs, trahisons, incivilités l’emportent sur l’amour parental. Une très pertinente dissection d’une désintégration familiale, teintée d’une ironie pénétrante (la séquence du partage des biens est accompagnée de l’air de La Pie voleuse de Rossini).
De même, La Persécution dénonce le comportement intolérant, au début du 17e siècle, des habitants d’un village à l’égard d’une voyageuse, Eli Laupstad (Lil Terselius ), fermière et tisserande, qui revient dans son village natal, porteuse dans sa besace d’herbes qu’elle prétend curatives. Elle se met en couple avec un valet de ferme, Aslak Gimra (Bjørn Skagestad ), ce qui déclenche médisances et accusations parmi les villageois, qui rapidement accusent Eli de sorcellerie. Reniée par son amant, elle devient très naturellement la figure expiatoire d’une société empreinte d’une superstition misogyne ancestrale. On pense, bien sûr, au Dies iræ de Dreyer (1943), mais on ressent aussi très fortement la condamnation d’Eli comme celle de tout être marginal d’hier comme d’aujourd’hui, voire de demain, donc encore et toujours perçu comme un danger public, qu’il faut écarter, voire anéantir. Les deux films sont réalisés avec une maîtrise parfaite de la durée, de la représentation de l’espace et de la direction d’acteur (plus particulièrement d’actrice), qui contribue considérablement à la crédibilité et à la pérennité de l’engagement féministe de la réalisatrice. Une très grande dame du 7e art, que nul ne devra donc plus jamais oublier.
