Ma frère

Scènes commentées #3

Les réalisatrices Lise Akoka et Romane Gueret commentent cinq scènes extraites de leur deuxième long-métrage Ma frère, feel good movie solaire et généreux, et variation rafraîchissante sur le film de colo, avec une bande d’interprètes aux petits oignons.

 

Scène 3 : Le baiser

 

« Cette scène est née de discussions avec notre scénariste Catherine Paillé, qui avait alors deux garçons en école primaire, pour qui ce « il faut être ensemble, il faut vous marier ! » était un vrai sujet. Les enfants sont forcés à s’unir dans les cours de récré. Cela racontait tellement de choses sur la société dans laquelle on vit : reproduire absolument des schémas et devoir rentrer dans des cases. Nous voulions faire glisser le regard, ne pas raconter une fille qui serait faible face à un garçon, mais plutôt ces figures féminines hyper fortes, qui prennent de la place, qui s’en foutent, et ces petits mecs qui se retrouvent très tôt dans des injonctions masculinistes, à devoir porter des choses dont ils n’ont pas du tout envie. On ne dit pas que le petit Mateo est homosexuel, mais qu’il souhaite simplement être avec ses potes à ce moment-là. C’est aussi une étape où les filles ont un temps d’avance sur les garçons. Au même âge, c’est comme si Yasmine avait cinq ans de plus. Elle est plus avancée physiquement, intellectuellement, et lui est un bébé, tiraillé entre vouloir rester un gosse et être l’homme que la société attend qu’il soit. Il y a donc une question de domination.

Côté technique et rigolo, il est interdit de faire s’embrasser les enfants, or nous avions envie que ce baiser existe, et que la violence du moment aille jusqu’au bout, car c’est tout le sujet. C’est allé trop loin pour Mateo et il veut que cela s’arrête. Si on trichait et si le baiser était mimé de dos, on n’aurait ni la crudité de l’instant, ni l’idée de l’intrusion et de ce que cela peut comporter de viol physique. Nous voulions utiliser des effets spéciaux, mais c’était impossible, car très cher à réaliser. L’idée finale nous est venue, comme une solution qui marcherait à moitié, mais elle fonctionne finalement très bien. Nous sommes parties sur un casting de jeunes femmes qui pourraient ressembler à des gamines, et qui seraient d’accord pour faire une séquence de roulage de pelles en très gros plan. Nous avons tourné à Paris, puis intégré ces images dans la scène avec les enfants. Ce procédé nous a donc contraint à ce gros plan qui, au final, produit ce que l’on recherchait : le spectateur se fait lui-même happer par cette vision qui lui saute au visage. C’est une séquence que l’on adore, parce qu’elle reste à hauteur d’enfant. Il n’y a pas d’adulte, et on a l’impression d’être au milieu de cette bande, avec une caméra complètement oubliée parmi ces gosses qui parlent les uns sur les autres, dans une quête de réalisme absolu à la Kechiche. La magie du cinéma ! »

 

Propos recueillis par Olivier Pélisson