

En compétition au Festival de Cannes, Deux Procureurs, adaptation d’une nouvelle de l’écrivain dissident Gueorgui Demidov (1908-1987), enferme un récit moral et austère au cœur de la terreur glaçante de la société-prison du stalinisme des années 1930, dont il est facile d’observer la terreur héritée dans le poutinisme contemporain. Le réalisateur ukrainien Sergueï Loznitsa face à la mémoire d’une Russie toujours marquée par l’héritage du goulag. Le film a reçu le Prix François-Chalais.
Absolument. Deux Procureurs forme un diptyque avec Le Procès. Les deux films explorent le fonctionnement d’un État totalitaire. Une Femme douce s’intéressait à ce qui vient après : une société marquée par l’héritage du goulag, une « société-prison » où la culture pénitentiaire s’est disséminée, jusque dans la langue. Aujourd’hui encore, on retrouve dans le russe courant cet argot carcéral, cette brutalité lexicale que même les dirigeants utilisent.
C’est un langage direct, cru, sans détour, souvent très vulgaire. Il a été inventé par le peuple, mais autrefois, il restait confiné à un milieu restreint — celui des prisons et des camps. Aujourd’hui, il a contaminé la sphère publique. Quand Vladimir Poutine, alors Premier ministre, disait en 1999 : « On ira les buter jusque dans les chiottes », il reprenait ce vocabulaire carcéral pour asseoir son autorité et sa popularité, au moment de la deuxième guerre de Tchétchénie.
Exactement. Elle s’est banalisée. On l’entend aussi, par exemple, dans les chansons du groupe Leningrad, qui use de cette vulgarité pour tourner la politique en dérision. Leur refrain «Élisez-les, de toute façon, c’est tous des pédés » est devenu un tube. Cela dit beaucoup : cette langue a cessé d’être marginale, elle est devenue le langage commun, celui de la rue, celui du discours politique. Quand j’étais enfant, jamais on n’aurait entendu ça. Aujourd’hui, c’est permanent.
Oui. Ceux qui sont sortis du goulag ont apporté avec eux cette culture du camp. Elle s’est infiltrée dans toutes les sphères. Si vous lisez les messages de Dmitri Medvedev sur X, vous verrez : cette agressivité verbale est devenue norme. C’est une agression linguistique, et toute agression linguistique prépare une agression réelle. La langue structure nos actes ; lorsqu’elle se dégrade, la pensée et la morale suivent.
Oui, c’est un phénomène global. Nous vivons une époque de dégradation du langage politique. La parole n’a plus de valeur stable. Trump, par exemple, reste dans son costume, mais casse les codes du discours officiel ; Milei, lui, revêt un blouson de cuir et revendique une forme de brutalité « populaire ». Ce populisme passe par la langue, par une vulgarisation du discours. C’est une stratégie de pouvoir, pas seulement un style.
Le film montre comment un système totalitaire fonctionne et se reproduit. Ce n’est pas qu’un récit du passé : c’est une radiographie du présent. On y lit l’héritage du goulag, mais aussi la permanence d’une société qui n’a jamais quitté la prison — au sens symbolique et mental. Et cela ne concerne pas que la Russie. Beaucoup de sociétés rejouent aujourd’hui ce rapport de domination et d’enfermement.
Oui, tout à fait. Quand j’étais élève, l’histoire qu’on m’enseignait à l’école était un mensonge. On nous présentait l’Union soviétique comme un idéal. Mais la connaissance de la vérité historique est fondamentale : elle détermine nos choix politiques et sociaux. Une société qui ignore son passé répète toujours les mêmes erreurs. Si vous observez ce qui s’est passé entre 1917 et 1921 sur le territoire de l’actuelle Ukraine, vous verrez les mêmes mécanismes se reproduire aujourd’hui. Marcher deux fois sur le même râteau n’apporte rien, sinon la douleur.
Le cinéma ne rétablit pas la vérité : il l’interroge. Le mensonge est simple ; la vérité, elle, est complexe. Les faits existent, mais leur interprétation dépend toujours du regard, du savoir, du lieu d’où l’on parle. Moi, je propose ma lecture du réel, mais ce n’est qu’une lecture parmi d’autres. Chacun peut ensuite interpréter mon film, en proposer une autre lecture. C’est cela, le cinéma : un espace de confrontation des interprétations. Et c’est dans ce dialogue que se joue, peut-être, une forme de vérité.
Propos recueillis par Jo Fishley
