
Marc Fitoussi retrouve deux de ses actrices fétiches : Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain dans une savoureuse comédie à double fond.
Il en fallait du culot pour proposer à deux actrices au sommet de leur art de descendre la montagne qu’elles gravirent et mettre en lumière les impasses où se retrouvent cantonnés nombre de leurs camarades et d’aspirants comédiens. L’une, Sandrine Kiberlain, porte ici son nom : elle jouit de renommée, mais est abandonnée par son agent, fatigué de ses caprices, et peine à trouver un rôle à la mesure de ses ambitions. L’autre, Isabelle Huppert, se glisse dans la peau de Corinne Maclou : prête à tout pour jouer, elle ne parvient qu’à cumuler des emplois de figurantes. Mutin et affectueux, Marc Fitoussi fait se rencontrer ces personnages aux statuts contraires et propose à leurs interprètes de jongler avec leurs iconographies respectives. Tous trois prolongent ensemble le sillon du réalisateur, amorcé dans son court-métrage Illustre Inconnue, poursuivi avec son documentaire Des figurants, puis avec son premier long-métrage, La Vie d’artiste. Des films où les rêves se cognent aux parois d’une réalité parfois injuste et renvoient celles et ceux qui tentent leur chance dans leurs filets désenchantés.
Ce qui captive dans cette comédie aux accents tantôt satiriques, tantôt mélancoliques, c’est la manière dont il fait évoluer son pacte avec le spectateur. Isabelle Huppert, dont la silhouette fut reproduite en format gigantesque sur des buildings de Park Avenue et Sunset Boulevard lors d’une campagne publicitaire, entre dans ce film par une porte réduite. On pense à Alice aux pays des merveilles et son jeu sur les disproportions. Comme la jeune héroïne de Lewis Carroll, la complice de Claude Chabrol ou Michael Haneke va changer de taille au cours du récit. Son tour de force est de torpiller d’emblée l’image qui la précède lorsqu’elle arrive à l’écran pour se fondre dans la peau de Corinne Maclou, une figurante acharnée distribuant son CV sur les plateaux de cinéma qu’elle foule de son pas décidé. Son sang froid, son toupet (aux sens propre et figuré), sa manière de planter son regard dans ceux de ses interlocuteurs lui font pénétrer la sphère intime de l’actrice installée Sandrine Kiberlain et, à la fois grâce et malgré elle, cheminer vers la lumière. Inconsciemment peut-être, cette inconnue animée par une foi secrète sait que ce sanctuaire est un espace sacré dans lequel on entre qu’au terme d’un parcours initiatique. Ce moment forme l’acmé de ce film : un tour du sort place Corinne aux côtés de la caméra sur un tournage ; son regard épouse celui de la réalisatrice (ardente Emmanuelle Bercot) et fait soudain corps avec le medium cinéma, cet art qui révèle la vie et offre à ses interprètes un surcroît d’existence. C’est une très belle séquence qui touche du doigt le mystère et la magie de cet art alchimique.
Face à Isabelle Huppert, et aux côtés d’Anne Marivin, qui se fait le porte-parole des actrices actives, mais privées du luxe des rôles d’exception, Sandrine Kiberlain écorne son image de bonne copine, renoue avec l’Alice de La Vie d’artiste et l’entraîne sur un terrain où l’amertume a fait des ravages. Celle qui jouit de hauteur et de reconnaissance semble se rétrécir face aux déconvenues. Ces affres font fondre ses scrupules, limitent la portée de son regard à sa seule personne, là où Corinne, elle, ne perd jamais l’horizon de vue – avec lequel elle entend pactiser. Ni vue, ni connue, sous ses airs de comédie farcesque, contient une réflexion sur la vocation, l’individualisme, son antidote : l’entraide, et le rapport au temps. Toutes ici semblent s’amuser et dialoguer avec ses démons intimes : autodérision, exutoire, exorcisme ? À chacune et chacun le plaisir d’y deviner ce qui se cache derrière cet amour du jeu et la nécessité vitale d’être regardé.
Anne-Claire Cieutat
