Cannes 2026 #J9 Mercredi 20 mai

Résurgences

Ô vous, mes lecteurs attentifs, fidèles, mes semblables, mes frères, et vous aussi, mes lectrices, mes sœurs, qui jusqu’ici n’avez relevé qu’un prénom manqué chez Ménochet et un L oublié à Bellucci (tout est corrigé, tout est pardonné), je vous remercie d’avoir rectifié cette terrible bévue dans mon chapeau de la chronique #J6 & 7 : on ne conduit pas un avion, on le pilote.

Quand on parle de grande famille du cinéma, on rigole toujours un peu sous cape, en mode c’est bien joli tout ça, mais dans les faits, quels sont les liens réels et indéfectibles ? Voilà la réponse magnifique, cinglante, imparable : la tribune « Zapper Bolloré » est passée de 600 au départ à 2 900 signataires à l’heure où j’écris ces lignes et ce n’est pas fini. Ça va faire beaucoup de « brebis galeuses » (nouvelle définition : ça veut dire des gens ayant exprimé leur avis et leurs craintes sur l’emprise grandissante et inquiétante, dans le milieu de la culture, du monsieur qui a les sous) à évincer des génériques. Vive la solidarité, le courage et la liberté. Vive l’art, la culture et tout ce qui nous ouvre et nous grandit.

Cela dit, l’endogamie du milieu du cinéma est avérée, à Cannes elle est surmultipliée. Et elle est mondiale. Cette année, Pedro Almodovar – souvent venu, souvent récompensé, notamment pour Tout sur ma mère et Volver, mais jamais palmé d’or – est en compétition avec Autofiction. Le jury, rappelons-le, est présidé par le Sud-Coréen Park Chan-wook, qui faisait partie, il y a dix ans, de celui présidé par Pedro. Revoilà sur les marches, autour du metteur en scène ibérique et de Barbara Lennie et Aitana Sanchez Gijon, la remarquable Victoria Luengo, qui, par ailleurs, interprète la fille de Javier Bardem dans L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen, l’autre film espagnol en lice parlant lui aussi de création cinématographique. Dans Autofiction, il s’agit d’un scénariste/metteur en scène en train d’écrire sur une scénariste/metteuse en scène en proie à des angoisses invalidantes et qui manque d’inspiration. Script un peu fluet et pas complètement abouti, sensation de déjà-vu en mieux dans les opus précédents (La Mauvaise Éducation, 2004 ; Douleur et Gloire, 2019), mais à ce stade du parcours, le ton mi-mélancolique mi-drolatique, le casting flamboyant, les couleurs chatoyantes vous revigoreraient un régiment de festivaliers en descente. Et puis, il s’y dit quelques jolies choses sur le rapport de la réalité et de la fiction, sur la façon dont on peut se sentir pillé, trahi ou au contraire flatté quand un artiste s’inspire de vous. Le film fait aussi écho à Histoires parallèles, qui suit une écrivaine, mais interroge en profondeur notre rapport aux histoires et distille une atmosphère beaucoup plus réussie et vertigineuse.

Sur l’art, la façon dont on regarde les autres, les images qu’on donne d’eux, voici que remonte dans notre cerveau embrumé et dans notre cœur de cinéphile (d’artichaut ? de girouette ?) le premier film vu ici en lice pour la Palme d’or, Quelques jours à Nagi de Kôji Fukada. Si doux qu’on l’a peut-être sous-estimé. Car sa beauté bucolique, sa lenteur, la bienveillance et l’amour qui le traversent agissent toujours – sur moi – comme un baume, neuf jours plus tard. Et il en faut du baume parfois, ce qui n’est pas le cas dans Minotaur du réalisateur russe, opposant à Vladimir Poutine et exilé en France, Andreï Zviagintsev (Le Retour, Le Bannissement, Léviathan). Soit, en 2022, au moment où commence la guerre en Ukraine, le portrait d’un chef d’entreprise russe, Gleb, vivant dans une somptueuse maison vitrée avec grand jardin à quelques kilomètres de la ville. Tandis qu’il voit ses employés en âge d’être enrôlés dans l’armée fuir en Géorgie, il organise une embauche rapide de camionneurs correspondant au nombre exact de futurs soldats demandés par la mairie… et découvre que sa femme le trompe. Malversations, petites et grandes ; manipulations discrètes, mais effectives ; individualisme forcené… Plus un rapport désinvolte à la mort qui glace les sangs. Tout y passe dans ce portrait délétère d’une Russie pourrissant de l’intérieur. Le Minotaure, dans la mythologie grecque, est né des amours d’une femme et d’un taureau, soit un monstre mi-homme, mi-bête. C’est désagréable, trop long (deux heures vingt), mais la mise en scène est grandiose et le message indispensable…

Côté Zim-tagada-boum-boum, hier c’était l’acteur Andy Garcia (Le Parrain 3, Ocean’s Eleven… puis 12, puis 13) à la fois devant et derrière la caméra qui montait les marches pour Diamond avec un casting prestigieux composé de Vicky Krieps, Danny Huston, Dustin Hoffman et Bill Murray. Mais ces deux derniers n’étaient pas présents sur le tapis rouge. Ni Demi Moore, à moins que nos yeux aient cligné, ce qui n’est pas totalement impossible. Mais alors, les yeux des photographes (et leurs appareils photo) n’étaient pas plus ouverts. Debout là-dedans, la fête n’est pas finie !

Par Isabelle Danel.

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