

Le vingt-cinquième long de Robert Guédiguian est un superbe (mélo)drame social et politique qui s’attache au parcours d’une femme trentenaire. Porté par une nouvelle venue magnifique : Marilou Aussilloux.
Depuis Dernier été, il y a quarante-cinq ans ans déjà, tous les films de Robert Guédiguian parlent d’héritage. Pas sonnant et trébuchant, non, mais tout aussi précieux : l’héritage des luttes ouvrières, d’une pensée politique prenant sa source dans le communisme, d’un regard particulier sur le monde.
Le cinéaste marseillais, auteur de À la vie, à la mort, Marius et Jeannette, Les Neiges du Kilimandjaro, La Villa nous a emmenés tout au long de sa filmographie dans un voyage au cœur de nos vies. Rétrospectif parfois, drôle souvent, désespéré à ses heures, mais toujours précisément ancré dans le réel. Et il l’a fait en compagnie de ses acteurs fétiches Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin. Le réel change, ses acteurs vieillissent, ils ont plus ou moins son âge aujourd’hui, soixante-treize ans, mais Guédiguian n’a pas dit son dernier mot. Depuis longtemps déjà, de plus jeunes acteurs ont rejoint la troupe : Grégoire Leprince-Ringuet, Lola Naymark, Robinson Stévenin. Et, à partir de l’avant-dernier film, La Pie voleuse, une nouvelle venue s’est imposée : Marilou Aussilloux.
C’est autour de cette dernière, dans le rôle de Juliette, que se bâtit cette fiction aujourd’hui. Soit une trentenaire à qui tout réussit : elle est belle, aime qui elle veut comme elle veut, vit dans une grande maison avec piscine et travaille comme une acharnée dans la finance (« fusions et acquisitions »). Seul hic : ses parents, ouvriers qui se sont saignés aux quatre veines pour l’envoyer dans les meilleures écoles, ses frères restés sur le carreau de la prodigieuse ascension sociale de la « Princesse ». Et puis, surtout, il y a sa mère Cathy, qui ne comprend pas du tout ce qu’elle fait de sa vie, pourquoi elle voyage autant et les voit si peu, ni ce que peut bien signifier le mot « deadline ».
Comment rester fidèle ? C’est la question qui traverse tous les films de Robert Guédiguian, les fonde et les rend si chers à nos yeux. Cet opus touffu, profond, au souffle renouvelé prend place dans les riches quartiers d’affaires du Nouveau Marseille. Il est baigné de la chaude lumière de la Méditerranée et situé à l’ombre des tours modernes où l’économie capitaliste régit la planète et fait de peu de cas du sort des fourmis humaines tout en bas. La bascule du film arrive après un viol qui projette littéralement Juliette dans le mur. En l’occurrence la grille bleue d’un foyer d’accueil où s’encastre sa voiture après qu’elle a pris la fuite. Elle atterrit du même coup dans un autre monde, où des gens aident de très jeunes femmes de tous pays, mineures, enceintes, à se trouver une place. Soudain, Juliette passe, comme le souligne son amie Rebecca (Lola Naymarck, remarquable), « des affres du CAC 40 au bénévolat militant ». Elle le fait, comme elle a toujours tout fait, à corps perdu, y passant ses jours et ses nuits, aidant à faire les comptes de l’association et découvrant au passage qu’elle a le don de calmer les enfants qui pleurent.
L’héritage, ici, prend aussi la forme d’une révélation de filiation mettant au centre l’Algérie, ses colons, ses règles, ses ombres. Et ses laissés-pour-compte. Lors d’un doux moment de danse avec sa nièce, l’oncle Félix (Patrick Bonnel, bouleversant) se souvient des dimanches de liesse au Bled, quand les Français se réunissaient pour danser et manger : « Pour nous, c’était joyeux… mais les Arabes n’étaient pas invités »… Des ravages de l’entre-soi, qui se répercutent de génération en génération. Il y a des prédateurs et des racistes, des idées toutes faites qui empoisonnent les relations et des vérités toujours bonnes à dire ou à redire.
Le pouvoir – des hommes sur les femmes, des patrons sur leurs employés, des riches sur les pauvres, des Français sur les étrangers – contamine le récit porté par Juliette, qui voit s’écrouler tout ce qui la tenait debout. Et qui, avant comme après, d’une classe l’autre, d’un monde l’autre, cherche sa propre place. De tous les plans, Marilou Aussilloux est délicate et changeante, forte et fragile, immensément touchante.
Complexe dans son écriture, où chaque personnage est plus multiple qu’il n’y paraît, Une femme aujourd’hui s’empare de cette matière protéiforme avec une simplicité apparente. L’image est solaire, les plans sont fluides et contredisent le parcours sinueux de ces êtres vers la paix, le vivre-ensemble, plus de compréhension peut-être. Une lumière nouvelle, en tout cas.
Isabelle Danel
