Entretien avec Kirill Serebrennikov

Ténèbres de l'assassin

Le cinéaste russe Kirill Serebrennikov confronte le spectateur à une figure monstrueuse du XXᵉ siècle : le Dr Mengele a mené des expériences médicales barbares sur les déportés d’Auschwitz, cobayes involontaires de ses atrocités. Entre sa fuite en Amérique du Sud (Argentine, Paraguay, Brésil) et les réminiscences du cauchemar concentrationnaire, la mise en scène de l’inhumanité, de l’effroi et de l’ombre persistante des crimes du passé.

 

Vous faites du criminel nazi un fantôme du passé qui semble hanter notre présent. Pourquoi ce choix ?

Parce que Mengele est bien cela : un fantôme qui continue de nous poursuivre. Il ne nous laisse jamais tranquilles, il revient, comme pour nous mordre, nous tirer par le bras — ou parfois, nous sauter à la gorge. Ce passé-là ne cesse de ressurgir. C’est comme si la génération de nos grands-parents revenait pour nous rappeler son « bon souvenir ». Sauf qu’ici, ces souvenirs sont terribles, et qu’ils ne cessent de réclamer notre attention.

Le film s’ouvre sur une scène où des étudiants observent un squelette censé être celui de Mengele. Vous interrogez à la fois la trace et l’oubli ?

Oui, ce squelette, ce sont des restes humains — la réduction ultime de ce qu’il fut. Ce qui m’intéressait, c’est ce contraste : ces étudiants viennent de tous les horizons, ils incarnent un monde métissé, débarrassé de la théorie des races. Et pourtant, ce crâne qu’ils contemplent a abrité ces théories meurtrières. Il n’y a pas si longtemps, des millions de vies dépendaient du regard de ce crâne-là : ceux qui n’étaient pas conformes à sa vision étaient envoyés dans les chambres à gaz. Ce n’est pas un passé lointain. La mémoire est courte, il faut sans cesse la réveiller, la répéter, la raconter encore.

Dès cette scène inaugurale apparaissent des jumeaux, et la gémellité traverse tout le film. Pourquoi ce motif ?

Les jumeaux, c’était une obsession de Mengele, pas la mienne. Il voulait comprendre pourquoi, dans un seul ventre, pouvaient naître plusieurs enfants. Il faisait venir des jumeaux de tous les camps de concentration pour tenter de percer ce secret. Le Führer rêvait d’un peuple multiplié, d’une Allemagne féconde, d’un milliard d’Aryens. Mengele cherchait donc la clé biologique de cette reproduction en masse.

Vous explorez aussi le rapport entre Mengele, son père et son fils. Qu’y cherchiez-vous ?

Ce sont des questions personnelles. Les interrogations du fils Mengele envers son père — « Pourquoi n’as-tu rien fait ? Pourquoi n’as-tu rien dit ? » — sont les mêmes que celles que j’aurais voulu poser à mon propre père ou à mon grand-père. Dans le roman d’Olivier Guez, cette relation existe, mais dans mon film, elle devient centrale. Le fils est paralysé, écrasé par ce nom, par cette filiation. Le père est une figure à la fois puissante et monstrueuse, et ce poids le détruit.

Comment avez-vous travaillé avec August Diehl, qui incarne Mengele ?

Pour lui, c’était un rôle extrêmement difficile. Il est allemand, et ce personnage représente une responsabilité morale immense. Il a longuement hésité avant d’accepter. Moi, j’ai une distance que lui n’a pas. Pour sa génération, en Allemagne, jouer Mengele, c’est aussi affronter ses propres fantômes. Il l’a fait avec courage.

La photographie de Vladyslav Opelyants mêle le noir et blanc et la couleur. Pourquoi ce choix esthétique ?

Parce que tout est vu à travers les yeux de Mengele. Et, paradoxalement, ses années à Auschwitz sont, pour lui, ses « plus belles années » : il était jeune, marié, père de famille, reconnu dans son milieu. Il se sentait utile. J’ai voulu garder cette période en couleur, pour traduire cette perception déformée. Le reste, la fuite, la traque, relève du film noir et du polar — et donc du noir et blanc.

Représenter les camps à l’écran est toujours un geste délicat, qui pose des questions éthiques fondamentales. Comment avez-vous abordé cette question ?

Il faut montrer la mort, rappeler qu’il est facile d’anéantir un être humain. Cette provocation est nécessaire, car notre mémoire est fragile. Mais il faut aussi connaître ses limites. J’ai filmé des choses que j’ai finalement coupées : trop terribles, trop insoutenables. On m’a dit : « Si tu vas plus loin, le spectateur détournera le regard. » Et j’ai compris que parfois, l’art doit suggérer plutôt que montrer.

Sur quels matériaux avez-vous travaillé pour construire votre Mengele, outre le livre d'Olivier Guez, qui avait été récompensé par le Prix Renaudot, en 2017 ?

Très peu de documents subsistent. Tout ce qu’il a fait à Auschwitz a été détruit, volontairement ou non. Le roman d’Olivier Guez rassemble déjà l’essentiel de ce qu’on sait. Ce qui m’a le plus touché, c’est une interview donnée par son fils, Rolf Mengele. Un témoignage bouleversant, plein de contradictions, d’émotions. J’avais envie de comprendre ce fils, cet héritier d’un nom impossible à porter — qu’il a d’ailleurs fini par abandonner.

Votre film résonne étrangement avec notre époque, les atrocités des guerres contemporaines. Vous y pensiez en le réalisant ?

Je savais qu’il provoquerait des discussions, mais je ne pensais pas qu’il arriverait à un moment aussi précis de notre histoire. Je suis absolument contre la guerre, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne. Aujourd’hui, en Russie, on entend dire que la guerre est utile, nécessaire, presque vertueuse. Moi, je dis simplement : non.