

Il est l’un des cinéastes les plus estimés au monde. Palme d’or à Cannes avec son deuxième long-métrage 4 mois, 3 semaines, 2 jours, puis célébré pour ses opus suivants (Au-delà des collines, Baccalauréat, R.M.N.), Cristian Mungiu vient de parrainer les huitièmes Ateliers de l’Atlas durant la 22e édition du Festival International du Film de Marrakech début décembre. Une place de choix pour accompagner les projets de jeunes réalisateurs et réalisatrices du Maghreb, de toute l’Afrique et du Moyen-Orient. Et moment opportun pour le faire parler sur place, justement, de transmission. De son rapport aux festivals et aux nouvelles générations, du cinéma roumain, de sa place de spectateur et de sa position de créateur dans le monde d’aujourd’hui, à quelques mois de la présentation de son nouveau bébé, Fjord.
J’espère avoir été utile. Je suis obsédé par cette idée de toujours essayer d’aider, avec des choses « pratiques », les gens qui sont au tout début de leur parcours. Cette fois, j’étais invité plutôt pour les inspirer, à leur disposition pour être questionné. Parfois, nous avons échangé sur leur projet, mais la plupart du temps nous avons parlé de leurs idées et de leurs doutes de cinéastes. J’ai pu leur dire ce que j’aurais fait dans les mêmes situations – solutions pas forcément valables pour tout le monde -, mais j’ai surtout eu l’impression que cela pouvait les aider à comprendre qu’il est important de ne pas oublier ce qu’ils veulent faire de leur histoire. Les gens se perdent beaucoup dans les détails, mais c’est toujours bien de garder le cap sur ce que l’on veut dire, sur pourquoi telle histoire et pas une autre. On peut croire qu’il y a beaucoup de secrets dans ce métier, mais non, nous avons tous beaucoup de doutes. Nous cherchons toujours des solutions. Nous n’avons pas de réponses. L’important reste d’avoir en soi cet instrument qui permet de comprendre si la direction dans laquelle on avance est la bonne. On ne peut pas vraiment l’entendre, on doit le sentir.
Aujourd’hui, j’ai l’impression que les jeunes cinéastes développent trop leur projet parce qu’ils ont trop de chance. Ils arrivent des rencontres professionnelles de Doha au Qatar, ils viennent ici à Marrakech, puis ils partent pour le Red Sea Festival en Arabie Saoudite. C’est bien d’avoir le confort et les moyens dont on a besoin pour développer son film, mais le développement doit rester la période la plus pure pour vraiment apprécier le fait d’avancer. La situation était très différente quand j’ai fait mes études de cinéma. Au début de ma carrière, ces aides des institutions et ces fonds de soutien n’existaient pas du tout. On n’avait même pas idée de l’étape du développement. On écrivait le scénario, puis on commençait à le produire. Je ne dis pas que c’était mieux, mais c’est quand même bien aujourd’hui de ne pas trop exagérer. Bien sûr que l’on peut continuer à travailler sur l’écriture, mais il y a un moment où il faut comprendre quand s’arrêter. Sinon, on risque de commencer à détruire les bonnes choses obtenues durant cette fraîcheur de la première, deuxième, troisième version du scénario.
Mais cela reste, évidemment, toujours bien d’avoir un avis solide de la part de quelqu’un d’un peu plus expérimenté. C’est utile de comprendre aussi qu’il n’y a pas de solution magique qui viendrait de ceux qui ont eu du succès. Leur réussite allait avec une histoire, un contexte, un moment. Le succès n’est pas répétable. Nous faisons des films pour être très honnêtes avec ce que nous avons à dire. Parfois, le succès ne vient pas. C’est bien de le définir quand on échange avec les plus jeunes, pour arriver à le reconnaître s’il arrive plus tard. C’est quoi, le succès ? Que veux-tu faire avec ce film ? Plutôt que d’être en attente de l’après, il vaut mieux se concentrer sur le projet au présent. Nous avons tous besoin de ce rêve de reconnaissance, mais ce n’est pas bien de commencer avec cela en tête.
Cela dépend. Aujourd’hui, par chance, je suis devenu le coproducteur de Corneliu Porumboiu (12h08 à l’est de Bucarest, Policier adjectif, Le Trésor, Les Siffleurs). Il a décidé de s’installer en France et a renoncé à sa société de production en Roumanie, alors je tente de l’aider. J’essaie d’être proche de tous les réalisateurs de mon âge, de ma génération, mais aussi de plus jeunes, qui me parlent dans des festivals comme celui de Marrakech. Nous avons créé une sorte de laboratoire de développement avec un nom anglais, qui a lieu chaque année en Roumanie : Write a Screenplay For. Nous en sommes à la huitième édition. L’idée est d’approcher des comédiens pour lesquels les cinéastes veulent écrire. En 2025, nous avons reçu environ deux cent cinquante candidatures, avec un appel en janvier, puis six à huit projets qui sont développés jusqu’au mois d’octobre. La chose la plus importante est que nous avons les moyens de produire le film qui « gagne », même si c’est avec un budget beaucoup plus petit que la plupart des autres ateliers de développement européens, parce il n’y a pas vraiment assez d’argent pour pouvoir faire cela en Roumanie. Il y a une section pour les longs-métrages et une autre pour les séries et mini-séries, avec des partenaires de production. Beaucoup de conseils sont donnés, mais les projets restent des scénarios. L’idée est d’entrer en production après, pour trouver l’argent qui sera nécessaire au film ou la série. J’essaie d’encourager les jeunes réalisateurs à participer à ce programme.
Je ne sais pas si les échanges entre cinéastes sont aussi romantiques que les gens se les imaginent, mais nous discutons et essayons de comprendre quel est l’état du cinéma aujourd’hui et dans le monde. Je ne sais pas non plus s’il est à son meilleur, mais je crois qu’il est tout de même dans un bon état. L’habitude de découvrir les films dans les salles se perd et va se perdre. Le grand écran va rester une alternative, une niche, mais tous les autres moyens d’accéder aux œuvres sont plus faciles, simples, et ils coûtent peu cher. Je suis très content parce que j’ai récemment remarqué durant un vol que tout le monde regardait un film sur son écran de téléphone. C’est pas mal. Le cinéma reste important, les façons de le regarder ont changé.
Ce qui est bien, c’est que j’ai l’impression qu’il n’essaie pas de prolonger le style que ma génération avait, tout comme nos idées sur un certain choix de cinéma. Le plus important est d’essayer de rester personnel et original, et de ne pas suivre des tendances. Nous avons connu une très bonne période dans notre pays, après ce que l’on a appelé la « nouvelle vague » roumaine, dont j’ai fait partie. Mais c’est une très bonne chose que les jeunes d’aujourd’hui cherchent leur propre chemin, tout en recevant un peu d’aide de notre génération, grâce à la visibilité que nous avons apportée sur notre 7e art national, et tout en nourrissant le contenu de leurs films avec des idées vraiment différentes. Même si cela ne se retrouve pas dans les productions les plus populaires, cela reste le bon choix. Comme je disais, il ne faut pas répéter les formules des succès, il faut chercher quelque chose d’autre. C’est ce que les festivaliers et le public apprécient. Nous avons apporté et légué une sorte de cadeau finalement un peu difficile, car nous avons attiré l’attention sur le cinéma. Avec l’attention arrive aussi une sorte de pression positive, car les gens pensent qu’on arrive avec quelque chose d’important. Mais ce n’est pas si simple, la pression reste sur tout le monde, et sur nous aussi. Nous continuons à avoir des carrières individuelles, et chacun de nous doit décider de continuer dans le même style qu’au moment où on a attiré l’attention, ou de prendre la liberté de devenir un peu plus rigoureux, et de faire des choses que l’on aime faire, sans trop penser aux conséquences ni à la cohérence.
Actuellement, je n’ai pas vraiment le temps d’aller voir beaucoup de films au cinéma, à part durant les festivals où je suis invité, et excepté celui dont je dois voir les œuvres sélectionnées, parce que j’y fais la modération. C’est les Films de Cannes à Bucarest, qui a lieu dans une très belle salle. Nous sommes aussi en pleine saison des prix, et je suis membre à la fois des académies du cinéma américain, français et européen, alors mon ordinateur est rempli de liens. Je peux ainsi voir des centaines de films en novembre, décembre et janvier, car j’ai accès à tous les titres, à part les asiatiques. Bien sûr, je ne les découvre pas sur grand écran, mais nous organisons également des événements autour des films attendus en Roumanie, parce que nous distribuons aussi un peu. J’essaie toujours de réunir des œuvres pour les spectateurs, afin de leur donner une autre forme d’identité. Je parle des titres les plus importants de Cannes ou de Venise, et de ceux d’Europe de l’Est qui sont présélectionnés pour les Oscars, que je peux donc découvrir. Mais dans l’idéal, j’aimerais aller plus souvent en salle.
J’ai fait des recherches dans tous les pays du Nord et, au final, j’ai opté pour la Norvège. L’histoire originale s’y est déroulée, alors j’ai préféré la tourner sur place. J’ai aimé découvrir le pays, sa civilisation, son esprit, envisager son histoire, et y faire des repérages. Cela m’a pris presque deux ans pour vraiment bien investiguer, et comprendre la façon de voir les choses des Norvégiens. C’est à nouveau un film très personnel et qui ressemble beaucoup à ce que j’ai déjà fait. Le processus n’a pas trop changé. Ce qui est nouveau n’est ni la manière profonde dont je comprends le cinéma, ni ma méthode de travail, mais c’est le fait de travailler dans une autre langue. Fjord est parlé en norvégien et en anglais, et un peu en roumain. J’ai collaboré pour la première fois avec Sebastian Stan (Captain America, Moi, Tonya, The Apprentice), qui a quitté la Roumanie quand il était enfant, mais qui parle tout de même la langue. C’était son plaisir et son désir de jouer aussi en roumain dans un film roumain, parce que c’est une coproduction internationale, mais qui reste un projet que j’ai produit.
Fjord a été tourné en Norvège et le paysage aide à comprendre une vision sur le monde. La densité de la population influence beaucoup. Nous avons longtemps cherché durant les repérages les deux maisons voisines dont nous avions besoin, autour d’un duo de familles qui ont des points de vue un peu différents. Mais cela n’a pas été simple de trouver deux habitations proches, mais éloignées de toutes les autres, parce que le pays est grand, beau et majestueux, et que les gens laissent l’espace pour mort. Ils ne sont pas vraiment communicatifs. Comme toujours, j’essaie de parler des problèmes les plus importants de notre société actuelle. En l’occurrence, ce clivage absolu qui existe entre des groupes de personnes aux opinions opposées, qui font en principe partie d’un même peuple, mais qui se détestent aujourd’hui. Cela parle des radicalisations. On ne peut pas continuer à avancer comme cela, avec tout ce qui se passe autour des nombreuses élections. On doit recommencer à écouter l’autre, sinon cela va très mal finir.

