

Ils y croyaient dur comme fer et pourtant ils l’ont quitté. Six démissionnaires du service public font le point dans ce documentaire inventif.
Une juge, une femme médecin, un postier, deux profs, un policier… Ils ont entre trente et cinquante ans et sont tous démissionnaires du service public. Les cadences infernales, les chiffres impossibles à atteindre, la sensation de ne plus faire leur métier, de perdre de vue l’« usager »…. Tout cela a eu raison d’eux, de leur foi et de leur professionnalisme. Certains ne sont pas encore remis de cette décision, qui les atteint au plus profond. Jean Boiron Lajous (Paroles de bandits, 2019) réunit Floriane, Margot, Mikael, Blandine, Rachel dans un hôpital désaffecté, sorte de bateau fantôme où, dès la première scène, munis de lampes torches, ils errent en naufragés avant de s’installer pour quelque temps.
Le réalisateur de ce documentaire, tourné en dix jours, présente ces quelques personnes, choisies après de nombreux entretiens, comme une communauté de survivants dans un monde postapocalyptique. L’idée est belle et confère au film une atmosphère singulière, propice à la mélancolie : certains, revêtus de leur « costume », que le documentariste leur a demandé d’apporter (blouse, robe, veste, correspondant à leur ancienne fonction), lisent leur lettre de démission et les larmes leur montent aux yeux. Mais génératrice aussi d’utopie : et si on fédérait tous ceux qui, comme nous, sont revenus de ce que le service public est devenu pour le recréer, le réinventer ?
Même si l’on est au regret de penser que ce n’est pas demain la veille, l’espoir qui se fabrique là est beau à voir et à entendre. Car, au fil des discussions à bâtons rompus, ces femmes et ces hommes de milieux et de cultures différents parviennent au même constat : la valeur et la nécessité de ce que proposait le service public est immense. Et vaut le coup d’y croire encore.
On tique parfois sur le dispositif un peu trop huilé et on finit par se demander : où est le vrai, où est le faux ? Mais, en réalité, les discussions sont nées à partir d’une liste de sujets à aborder et se sont déroulées de façon complètement libres ; le réalisateur les a filmées dans la longueur – parfois plusieurs heures – et Hors service (quel beau titre !) est bel et bien une œuvre collective développée par toutes et tous le temps du tournage.
Un film à montrer en priorité aux femmes et hommes politiques de tous bords qui, depuis des décennies, ont creusé la tombe de la mission de service public en favorisant la dérégulation et ouvrant à la concurrence.
Isabelle Danel
