

Les Éléphants dans la brume
Les femmes et la forêt
Le réalisateur népalais Abinash Bikram Shah livre un premier long-métrage impressionnant de maîtrise et de puissance. Une aventure fascinante entre village et forêt sauvage, échappant à la carte postale folklorique en mélangeant les genres de cinéma et d’identité.
Prix du jury Un Certain Regard 2026, Les Éléphants dans la brume marque les premiers pas d’Abinash Bikram Shah dans le format long, et l’entrée du Népal sur la Croisette avec un film long. L’auteur s’est fait remarquer avec ses courts Tattini – The Moon is Bright Tonight (2018) et Lori, mention spéciale du jury du court-métrage à Cannes en 2022, et comme scénariste des longs Kalo Pothi (2015) et Shambhala (2024) de Min Bahadur Bahm. Les femmes et la question de leur émancipation dans une société traditionnelle et patriarcale occupent le centre de sa toile. Ici, la communauté des Kinnars porte le récit. Un groupe de femmes trans, consultées, craintes et vénérées à la fois pour leur pouvoir de bénédiction et de malédiction dans la société népalaise. Des sortes de nonnes en civil, ayant fait vœu de chasteté et de célibat. C’est là que le bât blesse et que la légitimité vacille, car le cœur a ses raisons et le corps aussi. Pirati (saisissante Pushpa Thing Lama) en fait durement l’expérience. Amoureuse, elle souhaiterait prendre la fuite. Mais sa mission première, pourtant soumise au doute, se retrouve soudain bouleversée à la disparition d’une de ses jeunes disciples.
Abinash Bikram Shah tient son film avec poigne et intensité. La précision des cadres, des mouvements, et l’amplitude chromatique du travail du directeur de la photographie Noé Bach (La Terre des hommes, Little Girl Blue, Diamant brut, La Vie d’une femme) contribuent à une somptuosité formelle dénuée d’effets clinquants. Il y a de la brutalité dans le monde décrit. Mais aussi un attachement profond, à la Terre, aux croyances, et aux sœurs d’âme, dans ce thriller mâtiné de western. Le brio du cinéaste repose aussi sur un amour profond de la narration, qui lui fait dépasser le simple témoignage sociologique, pour atteindre à l’universel par la puissance de son histoire et de ses personnages, tout en inscrivant l’aventure humaine et spirituelle dans un décor phénoménal. Une forêt obsédante, touffue, mystérieuse, où plane l’évocation de la peuplade d’éléphants sauvages. Par son rythme implacable, tout en prenant son temps, par le visage progressivement déterminé de Pirati, cette découverte saisit dès sa vision et ne lâche plus son spectateur. Dense comme une brume qui ne disparaîtrait jamais.
Olivier Pélisson
