L’homme qui croyait encore à l’amour

Rob Reiner a vécu pleinement, généreusement, joyeusement. Ses films, pour la plupart transgénérationnels, incarnent un cinéma populaire ET intelligent. Il laisse derrière lui une œuvre optimiste, engagée, jamais naïve.

Un peu de contexte, pour commencer. Avant de passer à la réalisation, Rob Reiner, acteur de son état, incarne le personnage de Michael Stivic dans All in the Family, une série sit-com immensément populaire aux US, bien que largement méconnue en France. Elle met en scène un beau-père détestable, raciste, mesquin et autoritaire, face à son gendre qu’il surnomme Meathead (terme dérogatoire issu de l’argot anglosaxon signifiant stupide, imbécile). Dans les années 1970, le public grandit avec Meathead, porté par son engagement contestataire et son intelligence progressiste, argumentée et ferme. Tout en décortiquant l’époque avec humour et nuance, All in the Family va donc offrir une popularité incontestable et nationale à Rob Reiner, et révéler un acteur au timing comédique impeccable, peut-être en partie hérité de son père Carl Reiner.

Cette introduction contextuelle est indispensable pour mieux appréhender Rob Reiner. Il appartenait à la catégorie des cinéastes dont les films structurent notre vision du monde et nous apprennent à ressentir, à rire, à avancer entre lucidité et justesse. Zéro posture, zéro artifice.

Dans le prolongement du personnage qu’il a incarné, répondant à la violence idéologique sans la reproduire, Rob Reiner passe à la réalisation en distillant des valeurs éthiques et sociales dans toute son œuvre. Derrière la caméra, il a le don d’orchestrer chaque silence, chaque regard, chaque dérapage millimétré. Pour son premier long métrage, This Is Spinal Tap (1984), il invente un comique fondé sur l’écoute et la confiance. Si le film donne l’illusion d’un chaos permanent, il repose en fait sur une direction d’acteurs d’une précision redoutable. Deux ans plus tard, avec Stand by Me, il filme l’enfance, la fragilité, la peur, le deuil, la fin de l’innocence avec une pudeur rare. Il préfère la présence à l’effet, le temps vécu à l’héroïsation. The Princess Bride (1987) sous couvert d’humour et d’aventure, défend la sincérité, le romanesque, le droit d’y croire.

En 1989, When Harry Met Sally explose le box-office, séduit les critiques, fait d’une conversation un moteur dramatique, et prouve qu’un film peut tenir sur des phrases qui trébuchent et des silences qui durent. Rob Reiner filme cette fois le temps de la parole, du désaccord, de l’évolution. En détournant les codes de la comédie romantique avec une lucidité féroce et délicate, le film, écrit par Nora Ephron, rejoint immédiatement les rangs ciné-anthologiques.

C’est à cette époque qu’il rencontre sa future femme, devenue au fil des années une productrice puissante et profondément bienveillante. Michele Singer Reiner, dont l’histoire familiale est marquée par la Shoah, partage et cultive à ses côtés la même exigence éthique, faisant du cinéma et de l’engagement une démarche d’une profondeur particulière, ancrée dans la mémoire et la vigilance. Leur engagement politique suit la même ligne : soutien aux programmes pour la petite enfance, défense assumée du mariage pour tous, prises de position publiques face aux dérives autoritaires.

Dès 1987, avec la création de Castle Rock Entertainment, le couple se tourne vers la production, soutenant un cinéma du temps long, prenant des risques, et privilégiant la confiance accordée aux auteurs, dont quelques (et nombreuses) années plus tard Richard Linklater pour sa trilogie Before – Before Sunrise (1995), Before Sunset (2004), Before Midnight (2013).

À l’aube des années 1990, Rob Reiner décide de produire et adapter à l’écran une pièce écrite par un jeune barman sur des serviettes à cocktails, avant de convaincre Broadway. Son auteur, Aaron Sorkin (oui, oui), s’est directement inspiré des récits de sa soeur alors en poste à la US Navy en tant qu’avocate militaire.A Few Good Men (Des Hommes d’honneur) sort en 1992. Cette fois, et notamment à travers une scène culte de plus, le cinéaste parvient à questionner l’exercice du pouvoir, l’omnipuissance militaire et l’opacité d’un système qui déjoue la morale.

Il y aurait beaucoup plus à raconter tant Rob Reiner a marqué les coeurs et les esprits par sa parole constante, sa cohérence tenue dans la durée, et sa confiance intacte dans l’intelligence du spectateur.

BANDE À PART célébre le cinéma qui aime la vie.

Comme Rob Reiner l’a fait. Sans calcul.