Resurrection de Bi Gan

La naissance de l'homme-cinéma

Le Chinois Bi Gan invente un monstre à rêves : un homme-cinéma, à l’intérieur duquel un projecteur le propulse dans une traversée onirique de films qui sont autant de songes sophistiqués, d’une terrassante beauté. Prix du Jury au Festival de Cannes, Resurrection promet la vie éternelle du cinéma.

 

Se peut-il que l’on revive ce que vécurent les premiers spectateurs des premiers films Lumière ? Une innocence, un émerveillement, un éblouissement comme en ce temps ancien de 1895 ? Le cinéma venait d’être créé, tout restait à inventer, et par une fascinante substantiation, les images devenaient pour la première fois des films.

Il se le peut. Resurrection recoud des yeux nouveaux sur nos vieilles figures de spectateurs qui ont traversé l’histoire du cinéma depuis 130 ans. Par cette réjuvénation du regard, il donne accès à une expérience fondatrice. Rembobinons ! Il nous semble, sous le charme hypnotique de ce chef-d’œuvre enchanteur, voir le cinéma comme si nous ne l’avions jamais vu. Ce que ranime le cinéaste chinois, avec Resurrection, c’est la révélation d’une prestidigitation ; le mouvement de la vie et de l’imaginaire ; la magie du cinéma.

Bi Gan, et c’en est vertigineux, paraît devenir l’inventeur de la machine à rêves Lumière. Il se fait démiurge de visions hallucinantes, d’une constante inventivité, qu’elle soit narrative, dramaturgique et formelle. Et même sensorielle, puisqu’il s’attache à la mise en éveil de tous les sens, successivement la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat et le toucher, qui font corps avec la conscience réveillée que ses images-rêveries exigent. Le directeur de la photographie Jingsong Dong en intensifie la terrassante beauté,

Inventeur ? Sa créature en réalité n’est pas le Cinématographe : c’est l’Artiste lui-même, qui se projette dans des songes qui donnent envie de s’écrier, comme à la vue d’un trésor ou d’une découverte. Voici « LE CINÉMA » !  Majuscule, majestueux, magistral.

Resurrection de Bi Gan. Photo : Les Films du Losange.

Le cinéaste chinois de 36 ans, comme s’il était un savant Frankenstein, crée un beau monstre, et une belle idée de personnage. Mieux que le Cinématographe, encore plus grand, car vivant : un homme-cinéma. A l’intérieur de son corps qui n’en est plus tout à fait un, vit organiquement un projecteur de cinéma. L’homme-cinéma est un fabricant de rêves cinématographiques, il vit, meurt et ressuscite de films en films, et dans ce cycle de vie perpétuelle se renouvelle et se régénère le cinéma lui-même, de toute éternité.

Imagine-t-on métaphore plus sublime que cette fusion de l’homme et de la machine à films ? Ce monstre fécond, c’est l’Artiste mais aussi le Créateur, une vision incarnée de ce qu’est un cinéaste, poussé vers l’expérimentation. S’il avait davantage été porté sur les songes de l’esprit que sur les mutations corporelles, David Cronenberg aurait très bien pu l’inventer, lui qui fait aussi du corps une puissance de transformation, fusionne l’organique à la technique. Mais Bi Gan n’est pas porté sur l’horreur : le corps mutant de l’homme-cinéma n’est pas fait pour effrayer, mais pour poétiser. Il dit :  « Comme le rêve, le cinéma n’est pas fait pour sauver le monde mais pour le rendre plus beau ».

Sur l’écran du film, l’homme-cinéma de Bi Gan est la création d’une mystérieuse femme, appelée La Grande Autre, que joue Shu Qi (vue dans Millennium Mambo (2001) et The Assassin (2016) du Taïwanais Hou Hsiao-hsien). Mi mère mi ange gardien, elle le fabrique à partir d’un homme qui rêve encore dans un futur proche qui l’interdit. Un « rêvoleur », le nomme le film qui s’ouvre sur son avènement dans un prologue composant avec les formes du cinéma muet et expressionniste.

Ce rêvoleur, c’est l’acteur Jackson Yee, personnage immortel projeté dans une succession de six segments (prologue et épilogue compris), à différentes époques et sous différentes identités. Ses métamorphoses en plusieurs personnages se font au gré d’un récit qui n’est pas un continuum : Resurrection est un puzzle de plusieurs films, indépendants les uns des autres, mais assemblés de manière fluide : tour à tour, la superstar chinoise joue un assassin, un voleur, un escroc, puis un amoureux emporté par une fille vampire au fil d’un étourdissant plan-séquence de près de 35 minutes, le temps d’une nuit aux néons, parmi les petites frappes et les putes d’une ville portuaire crasseuse et crapuleuse, au passage de l’an 2000. La distance physique réduite entre la caméra et les acteurs fait toucher du doigt la subjectivité et la physicalité.

Bi Gan aura donc renouvelé la prouesse technique mais aussi esthétique du plan-séquence qu’il affectionne, et qu’il avait déjà mise en œuvre dans ses deux premiers longs-métrages, Kaili Blues (2016) et Un grand voyage vers la nuit (2019). Mais hors ce plan-séquence, l’expérience la plus fondamentalement cinématographique et exaltante du film est sans conteste le prodigieux second segment, d’une maestria folle, qui emprunte dans une atmosphère de film noir à la séquence culte de l’œuvre d’Orson Welles, dans le labyrinthe de la galerie des glaces de La Dame de Shanghaï (1947). Reflets spéculaires, ombres et lumières diffractées, images démultipliées d’illusions, composant comme un kaléidoscope surréaliste, dans lequel l’homme-cinéma demeure une insaisissable énigme, qui ne cesse d’échapper, comme si aucune image ne pouvait fixer son mouvement, l’arrêter à une seule identité.

On songe aussi au cauchemar du labyrinthe de Jorge Luis Borges, pour qui on ne se réveille que pour continuer à rêver dans la réalité. Ainsi en est-il de Resurrection, dont l’odyssée cinématographique est portée par cette idée borgésienne du chevauchement du conscient et de l’inconscient, du visible et de l’invisible, du réel et du rêve. Bi Gan aurait très bien pu faire siens les mots de l’écrivain argentin : « Personne ne peut savoir si le monde est fantastique ou réel, et non plus s’il existe une différence entre rêver et vivre. »

 

Jo Fishley