

C’est une comédie, qui brasse des sujets sérieux : le mensonge et les relations interculturelles. La place qu’on a, la place qu’on prend.
Soit Mehdi présente sa fiancée à sa mère et ça la tue : car Fatima a le sens du drame et de ses racines algériennes et elle n’envisage qu’une épouse « de chez nous » pour son fils chéri. Soit il ne la présente pas, mais Léa le quitte. Sacré dilemme. Mais dès le départ, le ton est donné ; ce jeune cuistot prometteur, qui travaille à Lyon dans un restaurant au nom prédestiné (Le Baratin), ne fait que jongler avec le vrai et le faux. Il s’empêtre et devient pitre. Il faut dire que Younès Boucif, révélé dans Les Magnétiques de Vincent Maël Cardonna et la série Drôle de Fanny Herrero, a un sacré tempérament comique, une ingénuité, une fraîcheur, une douceur mêlées qui déclenchent le rire.
Remarquablement écrit par le réalisateur (en collaboration avec Fabien Gorgeart), qui vient du théâtre, ce premier long-métrage ne se contente pas d’être drôle. Il est aussi joliment profond. « Tu comprends, chez nous, le mensonge, c’est de la survie », dit Mehdi à son amie Souhila, tenancière haute en couleur d’un bar populaire. « Ça s’appelle l’exil : bien sûr que je comprends. » Le cœur du film est là, dans cette mélancolie masquée sous les comportements fantasques et irrationnels. Dans cette impossibilité de trouver complètement sa place entre deux rives, deux pays, deux cultures. Souhila propose alors à Mehdi de « jouer sa mère » et dès qu’elle dit, emballée : « Je sens tout le raï de l’Algérie qui monte en moi », il aurait dû se méfier. La spirale du mensonge fait partir tout le monde en toupie.
Hiam Abbas est tonitruante dans ce rôle de fausse mère, elle en fait des tonnes avec délectation, mais le scénario lui ménage aussi une profondeur qui fait découvrir son passé trouble et son rêve d’être mère pour de vrai. Dans le rôle de la génitrice, qui ne rechigne pas non plus à en faire trop, mais à sa façon bien à elle (chantage affectif, malaises à répétition), Malika Zerrouki est elle aussi irrésistible et touchante. Le mensonge est l’essence du cinéma, la source de bien des scénarios. Il irrigue toutes les histoires de trahisons, d’usurpation d’identité et autres drames amoureux. Mais il est aussi depuis le théâtre, d’ailleurs, un sacré ressort de comédie. Demandez à quelqu’un de jouer le rôle d’un(e) autre et, de Drôle de drame de Marcel Carné (1937) à Prête-moi ta main d’Éric Lartigau (2006), vous aurez un film épatant. En traitant de la double culture via cet artefact du mensonge qui lui est indissociable (la survie mentionnée plus haut), et malgré une volonté de boucler chaque intrigue qui ralentit la dernière partie, La Petite Cuisine de Mehdi a un parfum délicat, différent, qui fait mouche souvent.
Isabelle Danel
