

Après cinq années de travail, Mélisa Godet signe, avec la coscénariste Catherine Paillé, un premier long-métrage inspiré de La Maison des femmes, à Saint-Denis. Elle y explore une vérité transversale de la violence, sans distinction ni d’âge, ni de classe, ni de culture, en se concentrant sur les conséquences, et les solutions.
À l’origine du projet, il y a une voix. Celle de Ghada Hatem-Gantzer, entendue à la radio, racontant la Maison des femmes, sa création hybride, son urgence, ses fragilités, son obstination quotidienne. De cette écoute naît une question de cinéma, cruciale pour Mélisa Godet et sa productrice Emma Javaux (Une Fille Productions) : comment rendre visible un espace de réparation sans le transformer en décor compassionnel ? Comment filmer la reconstruction sans rejouer la brutalité ?
Les violences faites aux femmes, en France (et ailleurs) sont documentées, chiffrées, débattues. Oui, les statistiques tombent comme des coups de massue. Oui, les rapports s’empilent. Oui, les discours politiques remplacent les réponses et les solutions pourtant identifiées. La sidération, alors, est intégrée.
À cette matrice, le film oppose une organisation. Des coups de main plutôt que des coups de poing. Mélisa Godet, après la série LT-21 et deux courts, Tu vas t’y faire et Les Enfants d’Oma, choisit de montrer la pression exercée, et son omniprésence. Plutôt que l’acte, elle met à jour la structure qui le normalise, l’excuse, le rend supportable. La violence cesse d’être un débordement individuel ; elle apparaît comme un système.
À cette matrice, la réalisatrice oppose la décence. Les coups de main bienvenus, parfois inattendus, les mains tendues, saisies, refusées. Et les coups de gueule, aussi, qui éclatent dans les bureaux, au détour d’un couloir, face aux impasses administratives, aux délais absurdes, aux budgets contraints, aux rouages médiatiques.
Film choral, casting délicat : Karin Viard, Laetitia Dosch, Oulaya Amamra, Eye Haïdara, Juliette Armanet, Pierre Deladonchamps, Laurent Stocker, entre autres, ont la responsabilité de donner corps à ces tensions. Les unes soignent et tentent de maintenir l’équilibre, d’autres apprennent la complexité du terrain, d’autres encore cherchent à reprendre pied.
La Maison des femmes est avant tout un lieu de travail, de solutions, d’enjeux, d’action. À l’écran, la circulation prime sur l’effet. Le son et la musique respectent l’attention, la portée des voix humaines, les portes, les téléphones, les pas résonnants, pour laisser l’émotion trouver sa place. La cheffe décoratrice Julia Lemaire parvient à répondre à la nécessité d’une version fictionnelle crédible du lieu. Les trajectoires se croisent sans hiérarchie. Le montage de Loïc Lallemand accompagne cette logique. Les bureaux accueillent la parole. Les couloirs relient les situations. Les salles d’examen rappellent la matérialité des corps. La reconstruction des unes et des autres rend la Maison encore plus solide parce que les mots reprennent le pouvoir sur les maux.
Symbole d’assignation domestique, la cuisine concentre les déplacements et devient ici centre stratégique. Les personnages y laissent à voir leur engagement, leur volonté, leur rage, et leur humour : ils et elles apprennent, se heurtent, contournent, perdent leurs repères.
Ne pas exploiter la douleur. Ne pas simplifier la domination. Ne pas transformer la réparation en slogan. Répondre au non-sens par la méthode. À l’arbitraire par la cohérence. Au déni par l’expérience. Aux pulsions de mort par les pulsions de vie. Et à l’avidité déviante par l’intelligence collective structurée. C’est ce que proposent La Maison des femmes, au cinéma le 4 mars, et La Maison des femmes, à Saint-Denis depuis 2016.
Mary Noelle Dana
