Frederick Wiseman, à l’écoute

Né en 1930 et décédé en 2026 dans le Massachusetts, Frederick Wiseman était à la fois un immense réalisateur, un homme d’une grande culture et un citoyen du monde éclairé et curieux.

C’était l’un des plus grands cinéastes documentaristes. L’un des maîtres du « cinéma direct », cet art de montrer la réalité sans regard en surplomb. Plutôt que de raconter des histoires, Frederick Wiseman nous a appris à comprendre le monde, en explorant ses structures humaines et sociales, des « institutions » – State Legislature ou Domestic Violence ; des petites entreprises – The Store ou Boxing Gym – comme des petites cités – Aspen ou Monrovia, Indiana. Il a filmé la guerre et sa préparation (Manœuvre, Missile) comme le divertissement, la culture et le plaisir (Racetrack, National Gallery, Menus-Plaisirs). Son œuvre est immense – près d’une cinquantaine de films en près de cinquante ans – et reste pourtant très discrète. Elle est à l’image de son auteur. Francophile et francophone, Frederick Wiseman vivait la moitié de l’année à Paris, dans la résidence d’artistes du Couvent des Récollets, juste à côté de la gare du Nord. Pour toute demande d’interview, en lien ou non avec une actualité, il nous accueillait volontiers, régulièrement et généreusement, en prenant le temps de discuter, comme il prenait le temps dans ses films de laisser parler ses protagonistes. Frederick Wiseman n’avait jamais peur de faire des films longs. L’expérience de la durée est aussi l’une des forces de son cinéma, qui prend le temps de nous plonger au sein de discussions ou de réunions qui durent, comme dans la vie, là où trop souvent les films ont tendance à aller trop vite. En sortant d’un documentaire de Wiseman, on avait l’impression d’avoir vécu quelque chose, d’avoir fait un stage au sein d’un lycée du Spanish Harlem (High School II) ou d’une prestigieuse université californienne (At Berkeley). Mais trois heures, quatre ou même six (son record, pour Near Death, en 1989), ce n’était rien face aux centaines de rushes – près de cinq cents pour City Hall – que tournait le cinéaste, qui signait aussi le montage de ses films. S’il parlait d’une bibliothèque, comme dans Public Library, c’était autant les grandes décisions politiques que le job du commis qui classe les livres qui l’intéressaient. Car tous participent au fonctionnement de la structure, et aucun n’a de sens sans l’autre. En tournage, Frederick Wiseman n’était pas à la caméra, mais au son. Il s’en amusait souvent, expliquant que c’était évident lorsqu’on voyait « ses grandes oreilles ». Familier d’un humour à l’anglaise, fin et ironique, il riait souvent de son propre visage, qui a fasciné les photographes de presse (on se souvient d’une mémorable photographie d’Antoine d’Agata, où il a l’air d’un sage venu d’un film de science-fiction).

Frederick Wiseman était à l’écoute, et sa curiosité a toujours été son moteur. Elle l’a poussé à s’intéresser, avec passion et respect, à des sujets d’une extrême variété. À Paris, il n’était pas rare de croiser celui que ses amis appelaient « Fred » au théâtre ou à l’opéra (à la Comédie-Française, qu’il a filmée en 1996, ou à un ballet de l’Opéra de Paris, raconté en 2009). Avant de le saluer, on était impressionné, ce n’était pas tous les jours que l’on croisait un réalisateur américain récompensé d’un Lion d’or et d’un Oscar d’honneur. Mais, humble et d’une profonde gentillesse, il mettait tout de suite à l’aise. On parlait des auteurs russes (une autre de ses passions, au cœur  de ses deux longs-métrages de fiction), et de son prochain film. Il était âgé, bien sûr, mais il l’était depuis longtemps et ça ne l’avait pas empêché de continuer à tourner. On n’imaginait pas qu’un jour, cela s’arrêterait. Dans Belfast, Maine (1999), documentaire consacré à une petite ville côtière de Nouvelle-Angleterre, un enseignant explique pourquoi Moby Dick est le premier grand roman américain. Le prof ne dégage pas de prime abord un charisme extraordinaire. Avec sa chemise un peu trop grande et ses lunettes, on le croirait sorti d’une comédie américaine. Pourtant, il est passionnant. Il captive ses élèves en présentant le capitaine Achab comme ce héros tragique, symptôme des illusions du rêve américain. À droite du professeur, le drapeau des États-Unis. Au fond de la salle, un portrait de John Wayne. Tout le cinéma de Wiseman, la subtilité et l’humour de sa mise en scène, est dans cette séquence. Avant d’être cinéaste, « Fred » était professeur de droit. Il devait certainement ressembler à cet enseignant de Belfast, discret et passionnant. Mais celui que le New York Times présentait en 2020 comme le « grand écrivain américain qui n’écrit pas de livres », était aussi un peu Herman Melville. On ne verra certainement plus de nouveau film de Frederick Wiseman. Mais, comme on peut relire encore et encore Moby Dick, on peut se replonger à l’infini dans cette filmographie dense, et encore largement méconnue, qui reste à redécouvrir.