Dites-lui que je l'aime

Exister, c’est vivre

En 2019, Romane Bohringer lit le livre de Clémentine Autain, consacré à sa mère. Le choc est immédiat, elle décide d’en faire son second film. Avec Gabor Rassov, son partenaire d’écriture de longue date, elle accouche d’un scénario riche, surprenant, impeccable, où deux histoires, deux enfances marquées par l’absence maternelle, se répondent…

Dès l’ouverture du film, tout est une histoire de regard. Celui qui exprime, qui trahit, qui scrute. Celui qui est porté, qui évolue, qui déborde. Dites-lui que je l’aime navigue entre documentaire et fiction, intime et universel. Il éclaire les séismes de l’enfance sans pathos, avec réflexion, vérité et pudeur, en suivant plusieurs strates narratives et temporelles. Celle de Clémentine Autain, la sienne, et, en creux, celle de toutes les enfances meurtries.

Romane Bohringer porte toujours aux doigts des bagues immenses qui recouvrent ses phalanges comme des armures. Son être entier exprime et cultive pourtant la douceur, la curiosité et le respect. C’est une guerrière de l’amour, de la tendresse, de l’humour. Sous sa direction, les protagonistes semblent habités d’une ferveur rare. Clémentine Autain joue son propre rôle avec une simplicité désarmante. Eva Yelmani, punk lumineuse, devient la mère de Clémentine et, par la magie du cinéma, celle de Romane. Stupéfiante de justesse, elle éclate à l’écran et donne corps aux mémoires, aux souvenirs, aux désespoirs. La toute jeune Liliane Sanrey-Baud incarne l’enfance blessée avec une profondeur qui coupe le souffle. La psy interprétée par Josiane Stoleru fait grincer les portes qui résistent, et souffle les mots qui manquent à Romane, tiraillée entre l’enfant qu’elle a été et la mère qu’elle est devenue.

L’image et le cadre de Bertrand Mouly ajoutent à la poésie bouleversante du film, entre liberté et acte de création. La mise en scène de Romane Bohringer est miraculeusement limpide pour un récit aussi complexe. La musique d’Emmanuel Jessua et Maurice Marius accompagne les émotions avec une profondeur organique.

Dites-lui que je l'aime de Romane Bohringer. Copyright Escazal Films.

Romane Bohringer parvient à donner vie sensoriellement à chaque scène. Elle fait revivre les enfants qui ont été, comme les errances des adultes qui ne sont plus. Chaque scène semble pouvoir être touchée du doigt, notamment grâce à des subterfuges filmiques qui donnent forme et subjectivité aux souvenirs, avec une simplicité qui dit tout. Les matières, les odeurs, les lieux, les sons, deviennent autant de petits et grands miracles.

Il y a de la vie dans ce film, une vie à la fois heurtée et vibrante, une vie pleine de joie, pleine d’espoirs. Filmer les femmes et les enfants sans filtre ni fard, sans jamais les réduire. Offrir un regard profondément féministe dans son humanité même, et un portrait lucide des ravages et des blessures de la famille, de parcours féminins douloureux et sublimes. Devant et derrière la caméra, la réalisatrice cherche des yeux, regarde, voit, ressuscite les morts et, d’une certaine manière, l’amour.

Dites-lui que je l’aime est un film phénix, existentiel, maternel, universel. Né de cendres émotionnelles, il transforme le manque en lumière et l’effroi en geste de création. Il confirme, surtout, le point de vue personnel et vital de Romane Bohringer. Si son chemin venait à croiser le vôtre, lecteur, lectrice, dites-lui que je l’aime, merci.

 

Mary-Noelle Dana