

Sixième film de et avec Agnès Jaoui, L’Objet du délit, magnifiquement écrit, brasse l’air du temps, #MeToo et les conflits de générations dans un film parfois grinçant, toujours joyeux. Où l’on entend les raisons de chacune et chacun. Et la musique de Mozart.
Ça commence par des auditions pour Les Noces de Figaro de Mozart menées tambour battant par un chef d’orchestre aguerri, Igor Barrier (Daniel Auteuil) et une jeune icône de la mode propulsée metteuse en scène, Mirabelle (Claire Chust). Celle-ci a l’intention de rajeunir le propos, d’aborder la sororité et de dénoncer le patriarcat ; d’ailleurs, pour rendre visible l’invisible, elle a fait construire des colonnes en forme de phallus géants bien encombrantes (et sujettes à plusieurs gags irrésistibles). Les Noces…, dont le livret est adapté de la pièce de Beaumarchais, est une histoire de pouvoir des riches sur leurs « gens de maison », des hommes sur les femmes, de droit de cuissage et d’alliance féminine pour en venir à bout : ce qui est comiquement exposé dans un camion transportant les décors par un vieux routard de ce genre de spectacles, à un nouveau venu, Samir (Oussama Kheddam), qui est un peu notre guide, ici.
Mirabelle, timide et s’excusant tout le temps, a bien du mal à imposer ses goûts : pour Suzanne, c’est joué d’avance, Sophie (Tiphaine Daviot), fille du généreux mécène du spectacle, interprétera le rôle. Et pour Chérubin, Igor fait un choix d’évidence à ses yeux (et ses oreilles), mais qui fera grincer quelques dents : Cora (Eye Haïdara), dotée d’une voix divine et dont la peau est noire. Or, l’univers mozartien est un univers de Blancs et, clairement, celui de l’opéra aussi. La jeunesse domine dans la distribution, bien qu’Hanna (Agnès Jaoui), la soprano interprétant la comtesse, ait sous la direction de Igor, chanté Suzanne trente ans plus tôt. Et puis, une menace plane sur le (vieux) monde de l’opéra : une célèbre cantatrice menace de révéler dix noms d’agresseurs sexuels dans le milieu.
#MeToo, l’âge des femmes, le machisme des hommes, les disparités entre générations, le racisme, le népotisme, le wokisme : le terrain est prêt pour une tourbillonnante comédie, qui claque en dialogues précis – « C’est le principe (de cette production) : ils prennent des gens connus qui n’y connaissent rien » -, en incidents divers, où la première assistante se casse le pied, où un orage menace le décor et où l’acteur interprétant le comte, hautain, désagréable et aussi violent en paroles qu’en actes (Vincenzo Amato) se voit accuser d’agression sexuelle.
Sixième long-métrage réalisé et écrit par Agnès Jaoui et le premier sans Jean-Pierre Bacri, disparu en 2021 et auquel le film est dédié, L’Objet du délit est, comme toujours, très bien troussé. Les préjugés et les idées reçues parcourant toute la thématique depuis Le Goût des autres jusqu’à ce film, en passant par Comme une image, Au bout du conte et Place publique. La vivacité de mise en scène rejoint la folie d’écriture : les portes claquent, ça fuse, ça s’engueule, ça vit. Et la musique de Mozart, omniprésente, rappelle autant la beauté des œuvres d’antan que les questions qu’elles suscitent à l’aune des préoccupations contemporaines. Jamais film choral n’aura aussi bien porté son nom : une troupe d’opéra montant Les Noces de Figaro se retrouve confrontée à la question de la mesure en tout.
« Quand chacun a sa conception de la justesse, arrive la cacophonie », lit-on en exergue. Diablement bien orchestrée, interprétée par des actrices et acteurs pétillants (auxquels il faut ajouter Lucie Gallo, Jacques Weber, Emmanuel Salinger, Hervé Pierre, Patrick Mille …), rusée, circonspecte et si drôle, cette symphonie de l’air du temps nous ravit.
