Gouffres et Merveilles de Jean Boiron-Lajous

La balade des enfants perdus

C’est un documentaire sur les douleurs qui vous vrillent l’existence, un road movie à deux, joyeux et iconoclaste. Pas pour gratter là où ça fait mal, mais pour aller vers la vie.

Ils sont amis depuis que, dans des « voitures pourries », ils se sont raconté leurs vies. Christine était ingénieure du son sur le documentaire de Jean, Paroles de bandits (2019), ils se rendaient ensemble sur les lieux de tournage et échangeaient, échangeaient. La mort de son père quand elle avait cinq ans et la terrible violence de sa mère ; sa douleur à lui suite au suicide de son père laissant une lettre qu’il n’a jamais réussi à lire. Une amitié forte est née. Dès lors, il l’a filmée, avec en tête cette œuvre à deux, qui serait son voyage à elle, vers la maison de son enfance, et cette mère abusive. Elle a dit oui, puis non. Être sujet, quelle difficulté ! Alors il a proposé d’être partie prenante, avec ses chagrins et sa lettre.
Ce road movie avance, comme il se doit, par étapes et rencontres : une amie plus âgée, un auto-stoppeur, des villageois. Et les dialogues qui se nouent disent la vie avec ses plaies, ses bosses et ses joies. De temps à autres, des images oniriques en accéléré montrent sur un ton badin les cauchemars et les démons de Christine et Jean. La musique, bigarrée, inattendue, d’Antoine Pesle accompagne ces montagnes russes émotionnelles sans les surligner. Le ton est léger, comme le dispositif et l’équipe, réduite à trois personnes, dont les deux protagonistes qui empoignent la caméra ou le micro. C’est triste, c’est gai. C’est vivant et vrai. Aller loin avec pudeur, ce n’est pas donné à tout le monde. Jean Boiron-Lajous (Hors service, 2025) y parvient et c’est tout un art. Le montage signé Xavier Sirven (Camille, L’Histoire de Souleymane, Du fioul dans les artères) tient de l’orfèvrerie, sa délicatesse affleure et réchauffe et envoûte. On vous laisse découvrir la provenance de l’oxymore du beau titre de ce beau film (même si son origine est révélée dans la bande annonce). Et le chemin parcouru par ces deux éclopés qui, au bout du compte, se quittent forts de ce voyage étrange et de la certitude de n’être pas seuls au monde.

 

Isabelle Danel