Panopticon de George Sikharulidze

Adolescence sous haute surveillance

Il est des films qui s’impriment en vous comme une sensation trouble, un malaise fertile. Panopticon de George Sikharulidze est vraiment de ceux-là…

Né sous les meilleurs auspices après avoir été développé à la Cinéfondation de Cannes, ce premier long-métrage, couronné par de nombreux prix (dont celui du Jury œcuménique à Karlovy Vary), plonge au cœur des tourments d’une jeunesse géorgienne contemporaine, prise en étau entre des héritages contradictoires et un présent sans boussole. Au cœur du sujet, Sandro, interprété par une révélation au physique fascinant, Data Chachua (meilleur nouvel acteur au Asia Pacific Screen), hybride troublant de Jean-Pierre Léaud dans sa révolte juvénile et de Louis Garrel dans son ambiguïté sensuelle. Son corps même est un premier champ de bataille. Son éducation, formatée par la piété brutale d’un père choisissant le monastère plutôt que la paternité, a fait de lui un être de contradictions. Sa sexualité contrariée, étouffée par un carcan moral, a créé en lui un rapport déviant aux femmes, empreint de misogynie ordinaire. Dans Surveiller et punir, le philosophe Michel Foucault faisait de la structure panoptique le modèle abstrait d’une société disciplinaire. Le film opère ainsi du passage de la tour de surveillance concrète au mécanisme mental : le père Sandro a légué à son fils l’idée d’un dieu observateur intériorisé condamnant ses pulsions. En résulte chez l’adolescent une confusion violente, une rage sourde.

Les cadres serrés, les jeux d’ombre et de lumière, participent à cette sensation d’être constamment observé, la froideur de traitement faisant écho à l’impersonnalité du dispositif panoptique au travers d’images parfaitement accomplies. La relation père-fils, bien que le premier soit le plus souvent absent, est l’épine dorsale du récit. Elle produit un trou noir autour duquel gravite Sandro. En quête désespérée de figures d’autorité, il bascule vers la radicalisation, miroir obscur de l’implacabilité paternelle. Le film dit ainsi beaucoup de l’impact des pères défaillants, laissant les mères – magnifiques, complexes, résilientes – porter seules le poids du monde. Et dans ce monde de femmes dans lequel il évolue, Sandro les catégorise : la Vierge, la Prostituée, la Mère, tandis que George Sikharulidze s’emploie parallèlement à dynamiter ce mépris. Notamment dans la scène chez la coiffeuse, Natalia : lieu socialement acceptable au toucher, le salon devient l’espace où Sandro, habituellement invisible, est soudainement considéré sensuellement ; et ces moments, chargés d’un érotisme latent, sont brillants. Le film culmine en une séquence finale d’une puissance rare, un renversement inattendu, Sandro affrontant le regard qu’il a toujours redouté, propre à sa transcendance…
Panopticon est ainsi une réflexion universelle sur la façon dont le pouvoir mental façonne les corps et les désirs. Il l’est tout autant sur la nécessité vitale de s’en affranchir pour devenir visible à ses propres yeux et à ceux des autres.

Olivier Bombarda