Cannes #J5 Samedi 16 mai

Faste and Curieuse

C’est le week-end de la mort qui tue. La Croisette est impraticable, on slalome comme on peut d’une salle à l’autre, le tapis rouge rassemble la même foule que dans le métro à cinq heures. En très très habillé… Et on ne peut même pas dire « Circulez, y a rien à voir ! », parce que c’est fou, ce qu’il y a à voir.

Aux marches du Palais des Festivals et alentours, c’est sûr, y a pléthore. Rien qu’hier soir en séance spéciale ou dans le cadre de Cannes Première, Marion Cotillard, Denis Ménochet, et Guillaume Canet pour Karma, réalisé par ce dernier, et Géraldine Nakache, qui présentait Si tu penses bien, accompagnée de Niels Schneider et Monia Chokri (par ailleurs présidente de la Caméra d’or).

Par un tour de passe-passe dont le Festival a le secret, la réalisatrice de Tout ce qui brille a gravi les marches du Grand Auditorium Lumière, mais c’est en salle Debussy qu’elle s’est fait acclamer par un parterre VIP (également passé par le red carpet) composé de Nadia Tereszkiewicz, Eye Haidara, Adèle Exarchopoulos, Mélanie Laurent… ainsi que son frangin Olivier Nakache (mais j’ai pas vu Éric Toledano) et même sa propre mère. Car oui, j’y étais, et je n’étais d’ailleurs que là, ce n’est pas une faute professionnelle, mais une gestion d’agenda façon Tetris. Il fallait bien choisir entre les trois événements quasi concomitants.

Car oui, attachez vos ceintures, il y avait John Travolta ! L’acteur de La Fièvre du samedi soir et de Pulp Fiction était venu pour son premier long- métrage : enfin, « long», une heure et une minute… Pour le festivalier essoré, c’est un cadeau du ciel ! Et je pèse mes mots (comme toujours, merci de le noter) : car Vol de nuit pour Los Angeles est un film sur les avions. « Et on sait à quel point il aime les avions », avait commenté le délégué général Thierry Frémaux lors de la conférence de presse annonçant la Sélection officielle. Ah bon ? On le sait ? Je dois avoir manqué cette information. Je ne sais toujours pas à quel point il aime les avions (mais le suspense ne va pas durer : le film sortira sur Apple TV le 29 mai), mais il a été filmé recevant une Palme d’or d’honneur surprise et il a très bien joué la surprise (« Je… surpris complètement », a-t-il démarré en français… « C’est au-delà d’un Oscar », a-t-il continué en anglais (deux nominations, pas de statuette). John, tu t’emballes.

Copyright Laurent Koffel

Et sinon, trêve de billevesées, coquecigrues et autres potins mondains, restons faste ET curieuse, que se passe-t-il sur les écrans ? Les femmes sont toujours là et bien là. C’est inouï, tous ces portraits, forts , engagés, palpitants. On s’y ébroue comme dans un bain de soleil et de jouvence. Ce n’est pas rose toujours, mais tellement vrai, présent, prenant.

Une vie manifeste, documentaire de Jean-Gabriel Périot (présenté à Cannes Classics) relate la vie de la journaliste et critique de cinéma Michèle Firk (1937-1968), qui fut également activiste auprès du PC, luttant et voyageant, prenant part aux combats du FLN en Algérie, des FAR au Guatemala. C’est passionnant de (re)découvrir cette femme amoureuse du cinéma et engagée en politique de toute son âme, qui vécut vite et fort. Une pionnière, une féministe, une sœur.

Dans Viva, sélectionné à la Semaine de la Critique, l’actrice espagnole Aina Clotet signe son premier long comme réalisatrice. Elle y incarne Nora, quarante ans, à peine remise d’un cancer du sein, qui reprend comme elle peut les rênes de sa vie. Dans un immense désordre farfelu, elle tombe dans les bras d’un beau danseur trop jeune pour elle, mais qui lui rend son corps, ses sensations, sa joie. De retour à l’hôpital, où elle est chercheuse dans le service de son propre père, Nora étudie la possibilité de régénérer les cellules et vivre jusqu’à cent vingt ans, et s’apprête à donner en Amérique une conférence sur le sujet. Même si le film part dans tous les sens et mélange sans échelle les angoisses du moment (sécheresse en Catalogne et planète en péril), l’histoire familiale (sa mère, psy, n’est jamais la personne aimante qu’elle voudrait), son couple en déroute, il y a une force de vie et une envie de raconter qui emporte le morceau. Parfois attendu, voire complaisant, le film s’aventure aussi sur des voies qui envoient valdinguer les idées reçues : par exemple, ce n’est pas son compagnon, patient et tendre, qui se détache d’elle, de ce corps amputé où bée une cicatrice, mais elle qui renâcle (jusqu’à une scène d’anthologie) à l’embrasser, le toucher, le caresser. Rien que pour ça, et le premier plan, qui montre la réalité d’une mammographie, soit un sein écrasé comme une crêpe entre deux plaques de plexiglas, Viva vaut le détour.

Dans la compétition, on s’émerveille du duo Virginie Efira et Tao Okamoto, l’une ex-anthropologue devenue directrice d’Ehpad, l’autre philosophe muée en metteuse en scène, qui parlent (beaucoup) de l’humain, du soin, des maux et des mots dans Soudain de Ryusuke Hamaguchi. Le génial réalisateur japonais de Senses, Drive My Car et Le mal n’existe pas nous offre ici trop de mots, pas assez d’images marquantes : malgré l’irradiante présence des actrices, c’est une déception pour ma part, même si je souscris à tout ce qui se dit là. (À Bande-à-part, certains adorent : nous y reviendrons).

Enfin, Gentle Monster de Marie Kreutzer (Corsage) ne convainc pas tout à fait malgré un sujet terrible : une jeune femme, chanteuse et musicienne (Léa Seydoux), voit son mari arrêté pour pédopornographie et tombe dans des abîmes d’angoisses et d’interrogations, au centre desquels la question :  « a-t-il fait du mal à leur petit garçon ? » cogne fort. Après son unique scène dans Histoires parallèles, on est heureux de retrouver Catherine Deneuve dans le rôle d’une mère à la fois désinvolte et consternée. La comédienne qui joue l’inspectrice en charge du dossier, Jella Haase, est une pure révélation, elle incarne avec délicatesse l’ambivalence. Car elle doit gérer de son côté son père, dont la mémoire est grignotée par la maladie d’Alzheimer et qui pose ses mains baladeuses sur son aide à domicile. Le film parvient parfois à rendre palpables l’horreur et l’incompréhension, mais certains dialogues sont affligeants et l’ensemble manque de relief. Dommage.

Demain, c’est relâche. Pour cette chronique, et seulement pour elle et vos yeux de lecteurs fidèles. Lundi, bande de veinards, vous saurez tout sur les films attendus et inattendus ce samedi et ce dimanche. Et sur les couleurs arborées par Demi Moore, qui hier était en rose poudré pour le gala de remise des Trophées Chopard. Ces prix, couronnant deux révélations et « marrainés » par Isabelle Huppert cette année, sont allés à l’acteur britannique Connor Swindells (Sex Education, Barbie) et à l’actrice américaine Odessa A’Zion, extraordinaire dans Marty Supreme. Pour sa prestation, elle n’avait même pas été nommée aux Oscars. Mais souviens-toi, Odessa, c’est presque comme une Palme, puisque c’est Chopard qui fabrique les deux trophées. C’est au-delà d’un Oscar. Ça plane pour toi