Orson Welles, le génie permanent

Exposition et beau livre

Cette belle exposition, intelligente et accessible, farceuse et érudite, nous entraîne en une balade passionnante dans les pas de l’homme qui créa Citizen Kane, adapta Shakespeare comme personne. Et changea pour toujours la face du cinéma.

Raconter Orson Welles à travers une gigantesque exposition, foisonnante et bigarrée, c’était bien le moins qu’on puisse faire pour rendre hommage au grand ogre du cinéma américain à l’occasion des 110 ans de sa naissance et des 40 ans de sa disparition. À la Cinémathèque française, jusqu’au 11 janvier, sous le commissariat de Frédéric Bonnaud et avec la contribution des spécialistes que sont Esteve Riambau et François Thomas, se déploie un magnifique parcours dans la riche vie de cet homme multiple.
On peut ainsi, dès l’ouverture, marcher dans les pas du génie précoce, qui fit, ironie du sort, la une du TIME à 23 ans, grimé en vieillard. Photos et documents en attestent, au-delà de la légende, le jeune George Orson Welles, né en 1915 se maquillait et se déguisait à loisir pour donner diverses représentations théâtrales, effectuait des tours de magie, se passionnait pour Shakespeare dès l’âge de 11 ans, devenait à 15 (et prétendant en avoir 18) acteur professionnel à Dublin et publiait une version annotée de trois pièces de l’Anglais avant ses 20 ans. Les affiches, images préparatoires et photos de plateau des premiers spectacles théâtraux font émerger la troupe du Mercury Theater et bientôt, en plus des planches (Macbeth entièrement interprété par des acteurs noirs, Jules César version fasciste), vient la radio. Le cinéma le courtise et deux brefs essais où il se montre grandiloquent et théâtral prouvent, non pas son absence de talent, car il est clair qu’il en déborde, mais d’envie : le jeune Orson, alors, n’a cure du grand écran. Le moment phare de la Guerre des mondes, adaptation sur les ondes du roman de H.G. Wells, s’installe ensuite (avec couverture d’époque du livre, lettres d’insultes et noms d’oiseaux), tandis que le son restitue bien l’ambiance affolante qui a provoqué la panique d’alors. Sur un téléviseur, des extraits des Simpsons et de Radio Days de Woody Allen rappellent l’impact du moment. Et une interview d’époque du trublion, contrit mais pas tant que ça, tente d’apaiser les esprits…
Tout est en place pour que le cinéma entre dans la vie de Welles. À moins que ce ne soit le contraire ! La RKO lui fait un pont d’or et il met sur les rails un scénario intitulé American avec Herman J. Mankiewicz. Dans l’aventure, il emmène sa troupe du Mercury Theatre (Joseph Cotten, Agnes Moorehead, Everett Sloane, Paul Stewart) et toute une équipe (Gregg Toland à l’image, Bernard Herrmann à la musique).
À sa sortie en 1941, Citizen Kane fut adulé avant d’être malmené par les journaux de William Randolph Hearst, qui n’aima pas, dit-on, avoir servi pour modèle (lointain, mais tout de même) pour le personnage de Charles Foster Kane. Cinq ans plus tard, en France, les critiques furent scotchés. Une boule à neige géante trône près d’un fac-similé de la luge (rouge) portant le mot « Rosebud », des affiches, photos et scénarios complètent la collection.
Plusieurs salles montrent des montages des prouesses techniques de Welles tout au long de sa carrière cinématographique : plans-séquences, utilisation de la profondeur de champ. L’immersion est totale.
Car ensuite, les films s’enchaînent, avec de plus en plus de difficultés de La Splendeur des Amberson à Falstaff. Une salle entière est dédiée aux adaptations shakespeariennes avec dessins, affiches et une merveilleuse statuette du Roi Lear sculptée des mains d’Orson Welles. On le savait acteur, scénariste, metteur en scène, producteur, prestidigitateur, dessinateur, mais on ignorait qu’aussi, parfois, il pétrissait la glaise.
De toutes ces vies, de toutes ces histoires, l’exposition est remplie, comme un livre magique, un film aux images arrêtées, offrant à nos regards les divers visages de ce bonhomme dont on croit tout connaître, mais qui nous surprend encore et toujours. Aussi inépuisable que ses films.

Isabelle Danel

Livre : Leur Orson Welles par Jean-Pierre Berthomé et François Thomas

Au sein même de l’atelier du maître

À trois reprises, François Thomas nous avait invités à visiter l’atelier d’Alain Resnais, en interrogeant ses proches collaborateurs au moyen de deux livres (L’Atelier d’Alain Resnais, Flammarion, 1989 ; Alain Resnais, les coulisses de la création, Armand Colin, 2016) et d’un documentaire (L’Atelier d’Alain Resnais – Autour d’On connaît la chanson, 1997), tous trois très éclairants sur l’art de créer en équipe pratiqué par le cinéaste. L’apport de chacun, scénaristes, interprètes, directeurs de la photographie, décorateurs, monteurs, compositeurs, ingénieurs du son, scriptes…, y était analysé très précisément et éclairait pertinemment le travail de celui qui refusait d’être considéré comme le seul auteur de ses films. Cette fois, c’est en la compagnie de son coauteur attitré, Jean-Pierre Berthomé – qui vient malheureusement de nous quitter ces jours derniers – pour ses ouvrages sur Orson Welles (Citizen Kane, Flammarion, 1992 ; Orson Welles au travail, Cahiers du cinéma, 2006), qu’il aborde, à travers ce même prisme, la manière de travailler du flamboyant créateur de Citizen Kane (1941). Entre 1982 et 2005, ils ont tous deux interviewé une douzaine de techniciens, producteurs, comédiens, en France, Grande-Bretagne, Allemagne et États-Unis, les questionnant sur leurs relations artistiques avec le cinéaste, mais aussi sur les autres domaines où son génie s’est également manifesté, comme le théâtre et la radio.
Ainsi apprend-on, grâce au producteur Richard Wilson et au comédien Paul Stewart comment Welles travaillait sur les ondes de CBS avec sa troupe du Mercury Theatre, innovant constamment, poussant ses comédiens à faire chevaucher leurs répliques. De son côté, l’interprète de Lady Macbeth, Jeannette Nolan, rappelle comment Welles avait tout d’abord monté sur scène la pièce de Shakespeare avec de nombreux effets sonores et de lumière, qui provoquaient un effroi dans la salle, puis comment le film fut tourné en totale postsynchronisation (à l’exception de la scène de somnambulisme). Elle rappelle que c’est à la demande du président du studio Republic Pictures, Herbert Yates, qui distribuait Macbeth en 1948, que Welles fut obligé de renoncer à son enregistrement des dialogues prononcés avec un accent écossais et de les réenregistrer avec les intonations américaines standard de chacun. Les monteurs Marie-Sophie Dubus et Yves Deschamps, quant à eux, mettent très bien en relief l’importance primordiale que le cinéaste accordait au montage, sa frénésie au travail, passant d’une table de montage à une autre, mais aussi son grand sens de l’écoute d’autrui, ce qui détruit l’image tyrannique que certains ont autrefois colportée. L’originalité et la grande rigueur du travail photographique de Welles sont pertinemment soulignées par Edmond Richard, qui assura la photo du Procès (1962) et de Falstaff (1966). Il explique précisément quels types de focales il utilisait, les numéros des filtres auxquels il tenait et décrit sa manière particulière de cadrer ses plans, aimant utiliser sa caméra 16 mm Caméflex personnelle comme viseur. Les décors ne sont pas oubliés et Alexandre Trauner, qui travailla sur ceux d’Othello (1951), raconte avec admiration comment Welles imagina de nombreux petits artifices qui lui permirent de raccorder des scènes tournées, huit mois plus tôt, au Maroc avec d’autres réalisées en Italie. Il nous informe aussi amplement sur les projets non aboutis de Cyrano de Bergerac et du Roi Lear, ce dernier étant le plus grand regret de l’artiste. Actrice et compagne de Welles, Oja Kodar évoque les autres grandes frustrations de Welles, son projet d’adapter deux histoires d’Isak Dinesen (alias Karen Blixen), réintitulées The Dreamers, un roman sur l’assassinat de Robert F. Kennedy (The Assassin de Donald Freed) et surtout ses impossibilités de mener à leur terme des films dont les tournages étaient bien avancés, comme ceux de Don Quichotte (1955-72), The Deep (1966-69) et surtout The Other Side of the Wind, ce dernier étant finalement achevé par divers soi-disant héritiers artistiques en 2018 (1). De cet ensemble de témoignages, celui du directeur de la photographie Willy Kurant, qui travailla avec Welles sur Une histoire immortelle en 1966 et The Deep en 1967, est le plus riche en informations techniques (sa manière de diffuser la lumière sur un visage ou un décor), artistiques (le goût de Welles pour les compositions asymétriques) et sur le plan humain (son sens aigu de la ponctualité, sa force de travail, son respect d’autrui…).
Un ouvrage qui se lit comme un roman d’initiation, qui, grâce aux très diverses révélations singulières voire inédites, analyses approfondies, anecdotes souvent impressionnantes et même amusantes, permet au lecteur de côtoyer aussi bien le créateur que l’homme Orson Welles. Une prouesse narrative.

Michel Cieutat

(1) Lui aussi « terminé » par Jess Franco en 1992.