Coward de Lukas Dhont

L'amour dans le sang

En compétition à Cannes 2026, Coward de Lukas Dhont fait de la Première Guerre mondiale non pas un décor, mais une membrane : une peau tendue où battent la peur, le désir, la honte, l’élan vital. En reléguant la guerre en hors-champ, le cinéaste belge filme ce qui naît malgré elle — une fragilité, une douceur, un amour, qui cherche sa forme au milieu du patriarcat le plus brutal.

Dans ce camp à l’arrière des tranchées, la guerre n’est jamais véritablement montrée, mais elle cogne : par les corps qui tombent, les cadavres qu’on entasse, par le son qui gronde comme une menace continue. Et pourtant, au cœur de cette zone de relégation, Dhont ouvre une bulle, improbable, précaire, clandestine, où Pierre et Francis, dix-huit ans à peine, se découvrent et s’aiment.

Pierre (Emmanuel Macchia), tout intérieur, timide, encore en creux, avance comme un souffle. Francis (Valentin Campagne), flamboyant, extravagant, occupe l’espace avec une liberté presque insolente. Leur duo n’est pas une opposition, mais une alchimie : l’un révèle l’autre, l’un déplie l’autre. Dhont filme cette rencontre comme une éclosion, avec cette attention aux visages et aux corps inachevés qui faisait déjà la grâce de Close. Ici, l’amour ne s’impose pas : il tremble, il hésite, il apprend. La première fois, maladroite, fragile, devient un moment de grâce pure.

La première partie du film est lourde de guerre : brouettes de cadavres, tâches absurdes, logistique de la mort. Mais Dhont y glisse des revues, nées des soldats eux-mêmes, conçues pour tenir, pour ranimer le moral, pour arracher un peu d’énergie au désastre, des éclats de vie contredisant la mort. Costumes bricolés dans des pans de tissus abîmés, voix montantes, gestes inventés : une féminité clandestine circule, une inspiration et un espace de liberté naissent de ces hommes dansant, chantant, se travestissant, là où tout semblait fermé.

La scène où Francis chante Plaisir d’amour, paré d’un parachute recyclé, est un sommet, un instant suspendu, où la vulnérabilité devient lumière. Le film atteint alors quelque chose d’essentiel : l’art est perçu comme élan vital, force possible et outil de résistance.

Coward de Lukas Dhont - Copyright : Diaphana

Puis vient la bascule. La peur de l’ennemi, de la mort, de soi-même, traverse le film comme une ligne de fracture. L’art, d’abord refuge, devient instrument de propagande. L’illusion se retourne contre ceux qui la créent. Francis s’y perd, Pierre tente de résister et l’amour doit composer en permanence avec cette menace.

Coward n’est pas un film de guerre. C’est un film de jeunesse cabossée cherchant à tenir debout, une œuvre de contrastes entre amour et fracas, timidité et flamboyance, tendresse et brutalité, retenue et débordement, mort et désir de vivre. Ce n’est pas un grand film de guerre, c’est mieux que cela. Il s’agit d’un geste d’élan, où la romance devient une manière de survivre, un acte de bravoure, une surrection intime. La lâcheté (« coward ») supposée n’est qu’un masque : derrière elle, Dhont filme le courage de fuir la violence, de choisir la vie, de s’arracher à l’héroïsme imposé. À chaque pas, il retrouve cette capacité rare à saisir les instants où quelque chose s’ouvre, où un éclat, même infime, parvient à se frayer un passage.

Sans rien dévoiler, la fin respire : elle s’élargit comme une renaissance insensée. Et même si rien n’est résolu, tout paraît possible. Une clarté fine, obstinée, traverse l’ombre, laissant deviner un chemin. Lukas Dhont atteint là un point ultime de justesse : rappeler qu’une lueur peut à tout moment se lever, fragile, mais bien vivante pour continuer à avancer.

Par Olivier Bombarda