

De Truffaut à Tonie Marshall, de Godard à Nicole Garcia, en passant par Pialat, Daniel Vigne, Xavier Beauvois et Pierre Salvadori, elle a joué dans près de cent films et peuplé nos souvenirs de femmes délicates ou frondeuses, inattendues. Et dont certaines sont inoubliables.
Il y a, bien sûr, son premier rôle : Joelle la scripte de La Nuit américaine de François Truffaut (1973), celle qui, porte-parole du metteur en scène et de son inconditionnel amour du cinéma, déclarait : « Moi, pour un film, je pourrais quitter un type, mais pour un type, je ne pourrais jamais quitter un film. » Nathalie Baye était partie pour danser, ne vivait et n’étudiait que pour ça, et puis au Conservatoire, dont elle sort avec un deuxième prix de comédie, elle est tombée « amoureuse de l’acte de jouer », et s’est laissé « ensevelir ».
Elle ne pensait qu’au théâtre, mais le cinéma l’a happée dès qu’elle a commencé à jouer dans La Nuit américaine. « C’était un tournage génial. Il y avait une ambiance exceptionnelle, tout le monde s’entendait très bien. Il y avait des acteurs très rigolos, Valentina Cortese était absolument incroyable, je partageais une maison avec Jacqueline Bisset… Quand ça s’est terminé, chacun est reparti de son côté. J’étais désemparée : sans cette ambiance qui vous porte, sans cette feuille de service qui vous cadre, je me demandais même à quelle heure j’allais manger ! J’ai découvert ensuite que les tournages n’étaient pas tous aussi idylliques, mais avec Truffaut, ça l’était. Je n’avais qu’une journée sur L’Homme qui aimait les femmes, même si ensuite j’ai enregistré la voix de la standardiste qui réveille Charles Denner chaque matin. Et ensuite, on a énormément ri sur La Chambre verte. Le film était un cimetière, on ne parlait que de morts et je pense que c’est le tournage où j’ai le plus ri… Un jour, Suzanne Schiffmann (la scripte et proche collaboratrice de Truffaut, modèle de Joelle dans La Nuit américaine NDLR) a même dû nous séparer. Il faut dire que je suis très rieuse… »
Rieuse, mais bon petit soldat. Les réalisateurs qui la firent tourner s’accordaient à le dire. Bertrand Tavernier – qui, en même temps que Jean-Luc Godard avec Sauve qui peut (la vie), lui ouvrit les portes de sa décennie prodigieuse en 1980 – la disait délicate et gracieuse ; il fit d’elle un personnage si proche et tellement juste dans Une semaine de vacances qu’elle garda longtemps l’image de la fille toute simple, la « girl next door ». Ni une ni deux, elle tourne ensuite sous la direction de Bob Swaim La Balance (1983). Elle y incarne Nicole, la pute, celle qui joue un jeu dangereux pour sauver son mac, et qui secoue le flic joué par Richard Berry d’un : « Toi, je vais te botter le cul, tu vas avoir les couilles qui te remontent par les oreilles ! » Ça vous pose une actrice. Elle y gagne le César du meilleur premier rôle après deux trophées consécutifs pour le second (1981 : Sauve qui peut (la vie) ; 1982 : Une étrange affaire).
Tonie Marshall, son amie, avec qui elle tourna Enfants de salauds, Vénus Beauté (institut), France Boutique et Passe Passe la disait aussi distraite, lunaire, voire gaffeuse, mais toujours géniale. Elle ajoutait que Nathalie Baye était, comme tous les grands acteurs, indisciplinée, mais capable d’aller toujours au-delà de ce qu’on lui demande.
Nathalie Baye aimait les univers différents, disait que jouer lui permettait d’y accéder, de s’y fondre. Et elle ne s’en est pas privée, passant de Truffaut à Maurice Pialat (La Gueule ouverte), d’Une liaison pornographique de Frédéric Fonteyne, où elle est bouleversante en femme s’abandonnant régulièrement, à l’hôtel, dans les bras d’un inconnu (Coupe Volpi 1999 à la Mostra de Venise) au Petit Lieutenant de Xavier Beauvois, où elle est impressionnante en capitaine de police, ex-alcoolique, fracassée mais debout (son deuxième César de la meilleure actrice en 2004).
« Tout m’intéresse. Les premiers films, si le sujet me parle, même s’il n’y a pas un rond, je fonce : c’est peut-être la possibilité d’assister à la naissance d’un nouveau réalisateur. Et j’aime aussi tourner des gros films populaires, des comédies. Il n’y a pas un public plus méprisable qu’un autre. Mais je choisis, toujours, pour des raisons qui me sont propres et qui échappent peut-être à certains ! Le désir et l’amour que j’ai pour mon métier, si je faisais n’importe quoi, ils s’évanouiraient… »
Il y aurait tant de films à citer, tant de personnages inattendus, différents, qui faisaient mentir ceux qui la pensaient lisse. Lorsqu’on lui parlait de son plaisir à se déguiser ces dernières années, notamment dans Juste la fin du monde (2016), elle rétorquait : « C’est sûr que là, j’ai eu ma dose ! J’avais déjà tourné avec Xavier Dolan dans Lawrence anyways, il est très talentueux et travailler avec lui est passionnant. Pour la mère dans Juste la fin du monde, il m’avait dit : tu seras brune, avec un maquillage outrancier, les ongles laqués bleus. Il savait exactement ce qu’il voulait au détail près, et je lui ai fait confiance. Quand je me suis vue pour la première fois lors de la projection au Festival de Cannes – car depuis toujours je ne regarde jamais le combo, je ne vois jamais les rushes – j’ai quand même eu un choc. Je me suis dit : c’est une fin de carrière assez brutale ! (rires) Et puis finalement non, on me propose encore des rôles ! J’aime bien disparaître derrière un personnage, je n’ai pas du tout le culte de la personnalité. »
