Art sin fin

Miroir d’une œuvre-monde

Publié par Taschen, ce livre-objet somptueux invite au libre voyage dans l’œuvre visuelle et généreuse d’Alejandro Jodorowsky. L’occasion non seulement de redécouvrir la richesse inouïe de cet imaginaire hors du commun, mais aussi d’ouvrir et de façonner son propre regard.

Ce projet colossal, mûri cinq ans durant par Alejandro Jodorowsky, avec son épouse et collaboratrice Pascale Montandon-Jodorowsky, édité par Donatien Grau et designé par M/M (Paris), a su trouver la forme novatrice idoine pour restituer la pluralité, la singularité et la force de cette œuvre sans limites. Soit un double ouvrage de 1100 pages – les visuels, d’un côté, leurs commentaires rédigés par l’artiste comme une relecture de son travail, de l’autre – présenté dans un coffret-lutrin en Plexiglas, qui porte l’ensemble au rang d’objet d’art. Libre au lecteur de naviguer à sa guise d’une image à l’autre de manière instinctive ou de suivre le fil qui tisse subtilement les films aux bandes-dessinées, les mises en scène théâtrales à l’œuvre picturale, des Fables paniques aux toiles de pascALEjandro, coréalisées par le couple Jodorowsky.

Se promener dans ces pages n’est pas sans effets bénéfiques et profonds : cette immersion embarque le lecteur dans un univers où passé, présent et futur s’entremêlent, où le rêve et la réalité, le conscient et l’inconscient, l’individu, la nature et le cosmos sont reliés par des passerelles où circule une énergie vive et continue. Un flot de personnages, créatures, symboles, atmosphères, interactions, rend compte de la puissance créatrice de leur auteur, de son indépendance, son audace et ses facultés visionnaires ; il vient aussi, dans son jaillissement d’une page à l’autre, électriser l’esprit du lecteur. L’œil est un motif récurrent dans l’œuvre jodorowskienne : isolé, multiplié, atrophié, extrait de son orbite, mobile, il aimante notre regard et le conduit à ouvrir son champ exploratoire. Plonger dans l’imaginaire sans bornes de Jodorowsky permet de sentir qu’une expansion de la conscience humaine est possible – il en est la preuve vivante ! La vitalité extraordinaire de cette œuvre-monde se retrouve condensée et essentialisée dans Art sin fin.

Alejandro Jodorowsky à 6 mois. © Alejandro and Pascale Jodorowsky Archives.
Alejandro Jodorowsky à 6 mois. © Alejandro and Pascale Jodorowsky Archives.

Alejandro Jodorowsky s’apprête à fêter ses 97 ans. Vers la fin de l’ouvrage se trouve une photo de lui à l’orée de son existence ainsi légendée : « Moi, à six mois, quand l’acteur et le spectateur n’étaient toujours pas séparés ». La quête d’intégrité traverse son travail, qui explore tous les arts, renverse les référentiels, joue avec l’anatomie du corps humain, fait voler la logique et la rationalité en éclats et envisage la vie comme un voyage initiatique, qu’on peut achever dans la joie. Art sin fin célèbre ainsi un premier cycle de création libre pour en ouvrir un autre, plus libre encore. « Créer, c’est ouvrir des portes. Je découvre chaque jour le mystère de la vie. Je cherche, je m’amuse. », dit l’auteur d’El Topo. Il n’y a qu’à saisir les étincelles dans son regard éclatant d’intelligence, les claquettes agiles qu’il esquisse à même son fauteuil lorsqu’il s’enthousiasme et l’éclat de son sourire gourmand pour comprendre que l’élan créatif d’Alejandro Jodorowsky a de beaux jours devant lui.

 

Anne-Claire Cieutat

 

Bonus : commentaire par pascALEjandro de la série Quatre vérités : 1. De la solitude à la présence, 2. De la fausseté à la pureté, 3. De la mère à la maturité, 4. De l’absence à la renaissance, à trouver au centre d’Art sin fin :

 

Quatre vérités par pascALEjandro. Art sin fin ©Taschen.

« Cette série est l’illustration du cheminement qui correspond à ce livre et, au fond, à la vie d’Alejandro jusqu’à aujourd’hui. Sur la première image, ce personnage androgyne, hybride, mi-humain, mi-animal, mi-végétal, est l’expression de la créativité et du désir, une énergie pure, pleine de vie et de joie non canalisées. Il peut faire penser au Mat dans le Tarot [également présent dans La Montagne sacrée et Le Voleur d’arc-en-ciel, NDLR]. La deuxième évoque la conscience, le travail sur soi et la sagesse à travers la réunion de deux figures du Tarot : l’Hermite, qui éclaire la Tour de sa lanterne et fait fuir les brigands. C’est le début du parcours initiatique, du nettoyage intérieur. La troisième contient une dimension onirique et autobiographique : on y retrouve la figure du Pierrot, symbole de poésie dans un monde qui a perdu la sienne, chère à Alejandro et récurrente dans son œuvre, dans ses premières pantomimes au Chili comme dans Poesia sin fin, où Alejandro apparaît déguisé en Pierrot. À ses côtés, cette femme gigantesque est une figure de désir, de féminité, de protection, proche de l’image que se faisait Alejandro de sa mère lorsqu’il était enfant, cette femme très grande qui parlait en chantant et qu’il met en scène dans La danza de la realidad et Poesia sin fin. Ces trois images conduisent vers l’accomplissement ultime et idéal qui consiste à atteindre la vérité nue au sens propre du terme, puisqu’on y retrouve Alejandro dénudé. C’est lui dans sa pleine vérité, qui va vers la lumière. Alejandro a toujours dit qu’il est venu mort au monde et qu’il est né à quatre ans, quand sa conscience a commencé à se développer. Sur cette quatrième image, Alejandro renaît et marche vers la lumière, vers l’œil de la vie. »