

Leyla Bouzid retrouve sa Tunisie originelle pour son puissant troisième long-métrage. L’occasion de tendre à son pays un miroir profond sur le tabou de l’homosexualité et sur l’acceptation collective, à travers le portrait de trois générations de femmes, et d’un homme, filmé en creux.
Le cinéma de Leyla Bouzid prend progressivement de l’ampleur, tout comme sa mise en scène. Mais toujours, l’épanouissement féminin reste le centre névralgique, avec parfois comme reflet son pendant masculin (Une histoire d’amour et de désir). Et toujours aussi, la question essentielle du désir et de sa place dans le fonctionnement sociétal. Cette fois-ci, dans les codes d’un monde où chaque individu a sa place assignée, en fonction de son genre et de son orientation sexuelle dictée par la société hétéronormée. Faire bouger les lignes et trembler les chaises sur lesquelles il faudrait rester docile est un enjeu vertigineux à enclencher. C’est ce que l’héroïne Lilia va progressivement effectuer. Une affirmation de soi née de l’empêchement de son oncle Daly, à l’homosexualité étouffée de son vivant, qu’elle vient enterrer avec sa famille au début du récit. Le mystère des conditions de sa mort, et les vérités qu’elle dévoile, entraînent une confrontation avec elle-même et ses propres mensonges.
Filmer l’amour et l’attirance entre deux personnes de même sexe est rare dans le cinéma arabe. Tabou ultime à représenter et à assumer publiquement. Les cinéastes qui s’y sont aventurés ont toujours ciblé les hommes, des œuvres récentes de l’écrivain marocain Abdellah Taïa (L’Armée du salut, Cabo Negro) au filtre économique de la prostitution à Sousse chez le propre père de Leyla Bouzid, Nouri Bouzid, avec Bezness au début des années 1990. Quid des femmes entre elles ? Aucun film ne l’a fait, avance la réalisatrice quadragénaire, qui s’empare donc aujourd’hui de cette représentation sur grand écran. Osant même mettre en images l’acte sexuel à deux reprises, notamment dans une scène plutôt désuète, jouant des voiles de surimpressions, ayant toutefois pour mérite de franchir un cap. L’aventure totale est forte, car elle touche par son universalité. Celle du lien familial, de l’attachement, de la mélancolie des lieux qui nourrissent le passé, et des destins qui veulent s’affirmer envers et contre tout déterminisme.
Par la fluidité du montage et par la sensualité ouatée de la clarinette orientale de Yom, la cinéaste arpente l’espace de la grande maison de sa véritable grand-mère dans le centre de Sousse. Un édifice voué à disparaître, qui symbolise ce qui a été, tout en offrant une tentative de réparation collective dans le présent. En tout cas, une possibilité d’entente, par le biais d’un couple inédit et de leur enfant. Osant les mélanges formels, Leyla Bouzid intègre une magnifique séquence de reconstitution d’un mariage de façade, construite comme un roman-photo, en hommage à La Jetée de Chris Marker. L’émotion glisse lentement sa main sur cette histoire dense et généreuse. Subversive et nécessaire. La nouvelle venue Eya Bouteraa a de l’aplomb, face à l’impériale Hiam Abbass, qui passe de la bienveillance au rejet, de la chaleur à la colère froide, avec une subtilité colossale. Cette voix basse tunisienne envoûte telle une mélopée, et rejoint les rares et beaux récits féminins de Moufida Tlatli (Les Silences du palais, La Saison des hommes), tout en se distinguant par sa puissance politique.
Olivier Pélisson
