Laurent dans le vent de Eustachon, Couture & Balekdjian

Vers l'autre

Laurent dans le vent de Mattéo Eustachon, Léo Couture et Anton Balekdjian est le miroir d’une génération à la dérive, guidant notre regard vers un monde à bout de souffle, portant la seule question qui vaille : comment recréer du lien dans un monde défait ? À voir absolument.

Tout juste trentenaire, Laurent pourrait être le héros refondateur d’une génération à la dérive. Sans travail, sans appartement, sans racines, il incarne avec une douceur dévastatrice l’archétype du « perdant magnifique », celui dont l’échec apparent est le chemin vers une humanité plus profonde. Dans leur deuxième long-métrage commun, le trio de réalisateurs Mattéo Eustachon, Léo Couture et Anton Balekdjian affine une méthode singulière : puiser dans le réel le plus brut – ici une station de ski désertée hors saison – la matière d’un conte moderne mélancolique et drôle. Laurent dans le vent est bien plus qu’un film sur la solitude ; c’est une radiographie tendre et sans concession d’une France périphérique et d’une jeunesse européenne confrontée à un vide existentiel, préfigurant le grand tsunami de solitude qui guette nos sociétés vieillissantes. Son urgence vient d’une interrogation : quelle solidarité est possible après l’effritement ?

Le film repose tout entier sur les épaules fragiles et expressives de Baptiste Perusat. Son Laurent est une création d’une justesse absolue, un être d’une timidité profondément touchante, dont le jeu semble se confondre avec l’âme du personnage. Il n’interprète pas, il est : un corps en suspens, un regard qui enregistre le monde avec une curiosité douloureuse. Les réalisateurs l’ont choisi pour sa grâce délicate et suspendue, sa contradiction entre sa discrétion et une grande expressivité. Perusat incarne à lui seul l’errance sentimentale et géographique de ceux qui ont trente ans aujourd’hui : sans boussole sociétale, rejetant les canons normés symbolisés par l’abandon de Paris et de sa sœur, ils errent « dans le vent » à la recherche non d’un emploi, mais d’un sens, et surtout, d’un attachement. Comme le disent les cinéastes, Laurent « ne travaille qu’à s’accrocher aux gens, qu’à chercher l’amour ». Sa quête prend une tournure politique au sens le plus noble.

Dans cette station vidée – dont le nom même semble s’être évaporé –, Laurent tisse, rencontre après rencontre, une famille de substitution, une communauté de marginaux et de solitaires. Chaque personnage est un archétype finement dessiné, rencontré lors des longs repérages des réalisateurs, qui ont « fonctionné par allers-retours entre l’écriture et la réalité » dans ce désert alpin. Il y a Farès (Djanis Bouzyani, remarquable), « photographe de virage », gay et libre, incarnation d’une jeunesse qui se cherche avec lucidité. La séquence où Laurent, prêt à tout quitter pour le suivre à Marseille, se heurte à son refus empreint de connaissance de l’amour, est une partition parfaite de non-dits et de maladresses bouleversantes. Il y a Sophia, interprétée par une Béatrice Dalle révélée sous un jour inédit de douceur animale et de sagesse fatiguée. Leur relation charnelle, quasi filmée à l’oreille, dans le souffle et le silence, est d’une beauté unique. Et il y a surtout Lola, vieille esseulée désespérée, jouée par la formidable Monique Crespin. Son visage raviné, gisant dans son lit clope au bec, est l’enjeu de moments clés de vérité crue et les plus forts du film. À travers elle, le film esquisse en creux une angoisse sociétale majeure : dans la continuité de la peur du réchauffement climatique, comment ne pas s’inquiéter du refroidissement des corps des seniors abandonnés ? La compassion silencieuse que Laurent lui porte est la colonne vertébrale émotionnelle du récit. S’ajoutent à cette galerie Santiago (Thomas Daloz, métamorphosé), youtuber obsessionnel des Vikings, autre prototype d’une jeunesse repliée dans des mondes parallèles, à l’instar d’une faune de non-professionnels aux tronches saisissantes rencontrés sur place.

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L’immense force de Laurent dans le vent réside dans son style hybride, un mélange de naturalisme documentaire à la Strip Tease – la véracité chevillée au corps – et de l’étrangeté onirique, absurde et drôle, chère à un Alain Guiraudie. Les plans de Mattéo Eustachon (également chef-opérateur) épousent la rudesse et la beauté minérale des paysages alpins, ces décors qui, selon les réalisateurs, « personnifient les grands sentiments qu’on explore ». L’équipe légère (entre 6 et 18 personnes) tournant avec une liberté précieuse, a su capter la poésie du quotidien et de l’intime en les élevant au rang d’aventure.

La musique de Léo Couture, au violoncelle et au sifflement, participe à cette alchimie. Elle évoque, par ses notes fragiles toujours au bord de la fausse note, l’instabilité des personnages, mais aussi le souffle inspirant Laurent. Ce sifflement, tel un écho dans la montagne lointaine, instille une ambiance de western mélancolique, comme si Laurent était un cow-boy solitaire dans une ville fantôme, son sac à dos pour seul bagage.

Laurent dans le vent est ainsi bien plus qu’une chronique douce-amère. C’est une prophétie en creux. En suivant ce trentenaire perdu tentant de recoller les morceaux d’un monde éclaté en se fabriquant une famille dans une vallée déserte, le film pointe du doigt la vague de solitude qui menace. Il annonce le chaos de demain, la déferlante de vieux isolés, mais aussi l’errance d’une jeunesse sans repères fixes, oscillant entre les identités (la bisexualité fluide de Laurent), les lieux et les attaches. Le film ne propose pas de solutions naïves, mais célèbre la résilience du lien, même ténu. Il montre que, dans l’abandon généralisé – des lieux, des idéaux, des familles traditionnelles –, il reste possible de recréer un « nous », si imparfait et temporaire soit-il.

Avec une justesse de ton et une humanité constante, porté par des performances d’acteurs d’une authenticité rare, le film signe l’acte de naissance d’un cinéma français résolument contemporain. Un cinéma qui, à la manière des grands documentaires et des fables sociales, ose regarder en face la désorientation de notre époque et y trouver, non du désespoir, mais la matière fragile et précieuse d’un recommencement. De ce fait, Laurent dans le vent est tout simplement une œuvre majeure.

Olivier Bombarda