Cannes 2026 #J6 & 7 Lundi 18 mai

Pourquoi tant de stars ?

John Travolta est venu en avion privé. Vous me direz : comme beaucoup de stars internationales ET nationales (bilan carbone désastreux). Non, lui conduisait l’avion. « On sait à quel point il aime les avions »…

Une amie, Magali, me dit que son fils est venu au Festival de Cannes le jour où il y avait Virginie Efira. Mais, Magali, il y a tous les jours Virginie Efira ! Et Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Léa Drucker, Mélanie Thierry, Adèle Exarchopoulos, India Hair, Paul Kircher, Niels Schneider, Gilles Lellouche, Éric Cantonna. Chacun des précités ayant au moins contribué à deux films dans toutes les sections du festival. Cette grande foire à tout qu’est Cannes est l’occasion de montrer des films et des stars. C’est toujours comme ça. Et ça déborde toujours. Mais cette année, c’est pire. Ou mieux, selon le point de vue d’où on se place. On dirait qu’il y a plus de célébrités que d’anonymes, les « on sait pas, c’est qui » sont en minorité sur le tapis… ou en tout cas majoritairement cantonnés derrière les barrières, ils tentent d’attirer l’attention des déesses et des dieux qui gravissent l’escalier jusqu’au temple du cinéma. Ils reçoivent une poignée de main, un selfie, un autographe. Il ne s’agit pas ici d’une information vérifiée, c’est plutôt une impression ; cela dit, elle est tenace : mais pourquoi tant de stars ? La raison, c’est la surabondance faramineuse de films en Sélection officielle, qui inclut la Compétition et Un Certain Regard (qui a son jury propre), ainsi que le hors-compétition, les Séances spéciales, les Séances de Minuit, Cannes Première. Sans oublier les sections parallèles -Semaine de la Critique, Quinzaine des Cinéastes, ACID – dont la jauge d’œuvres présentées reste identique d’une année à l’autre, qu’elles en soient ici dûment remerciées. Ça fait du monde. Beaucoup de monde.

Fermez les yeux. Mais non, c’est une image ! Rouvrez-les. Sinon, vous n’arriverez pas à lire la brillante démonstration qui suit (à J8, c’est très osé de tenter une brillante démonstration, c’est quasiment une cascade… mais du cerveau). Imaginez un magasin de bonbons avec tous vos bonbons préférés – mais tous, tous, tous – à disposition dans des bocaux transparents. Imaginez, en plus des friandises que vous n’avez jamais goûtées, des sucreries diablement attirantes, pleines de promesses et de saveurs inconnues. On veut bien friser l’indigestion, on est là pour ça. Mais on ne saurait tout avaler. Et donc, on choisit. Parfois à l’aveugle. Au Festival de Cannes, les horaires font loi : si ça se chevauche, c’est non ; sortir avant la fin, c’est faute professionnelle. Et s’il est physiquement impossible, pour cause d’intervalle trop réduit, d’être dans une salle nécessitant une course de fond et un grand tour fendant la foule, on va dans le bocal d’à côté. C’est la dure vie du festivalier.

Mais revenons à nos bonbons : samedi soir, pour la montée des marches de L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen (lire ici notre chant d’amour), Demi Moore était en robe rose bonbon, avec un nœud géant sur le buste. En dehors du papillon (obligatoire) des messieurs, pas très tendance, le nœud sur les marches. Ça manque de lavallières, mais qui s’en plaindrait ? La mode de cette année est à la collerette façon sorcière de Blanche-Neige pour Cate Blanchett (venue donner une master class) et façon médecin chez Molière pour Lars Eidinger à la projection en compétition de Moulin du Hongrois Laszlo Nemes, où il interprète Klaus Barbie face à Gilles Lellouche dans le rôle-titre. S’il y a grand intérêt à raconter cette histoire du chef de la Résistance torturé à mort par l’officier nazi, le film a ses faiblesses, notamment dans la mise en place, mais gardons les moments fort : entre autres, une scène de valse bouleversante et l’espace sonore de la cellule partagée par Jean Moulin avec un jeune prisonnier (Félix Lefebvre, parfait). Acteurs irréprochables, scénario un peu appuyé. Il y a du pour et du contre, alors qu’on aurait tant aimé que le réalisateur du Fils de Saul retrouve enfin la puissance de son premier long-métrage.

Passons rapidement sur Hope de Na Hong-jin, suite de courses-poursuites entre un groupe de policiers, de civils et de chasseurs en lutte contre une créature monstrueuse… qui s’avère être d’origine extraterrestre et être venue en famille. Ce serait distrayant si ce n’était si long (deux heures quarante), répétitif et assez convenu… Michael Fassbender semble s’être bien amusé à être transformé en monstre, on aimerait bien en dire autant, alors qu’à la sortie, à minuit passé, on était tous transformés en citrouilles. Seul attrait : hier, tous les gens qui espéraient une place brandissaient des papiers sur lesquels on pouvait lire « Hope », espoir, donc. C’était joli.

Copyright Laurent Koffel

Bonheur côté James Gray, premier réalisateur américain en compétition, qui nous offre un très grand film : Paper Tiger avec Adam Driver, Miles Teller et Scarlett Johansson (absente du tapis rouge pour cause de tournage). Il revient au polar crépusculaire de ses débuts, soit Little Odessa, choc absolu avec Tim Roth, Edward Furlong et Vanessa Redgrave en 1995 ; The Yards en 2000 et La nuit nous appartient en 2007, tous deux avec Mark Wahlberg et Joaquin Phœnix. Nous sommes en 1986 à New York, dans le Queens, et Irwin Pearl, son épouse et ses deux fils voient arriver comme le messie Gary, frère d’Irwin. Ce flamboyant personnage apporte des mets délicats, ses talents au piano, ses tours de magie et une proposition alléchante : traiter des déchets pour une entreprise russe. Celle-ci est certes liée à la mafia, mais l’opération est sans risques, assure Gary, ancien flic sûr de lui, sûr de tout et tellement convaincant. Évidemment, tout va partir en catastrophe.
Sous l’égide d’Eschyle – « Pour que ma vie soit préservée du malheur, qu’il me suffise d’être sage » – la tragédie new-yorkaise peut se mettre en place. Les thèmes de James Gray sont là : la famille, les frères, la mafia, et c’est peu dire qu’il n’a rien perdu de ses capacités à tresser une intrigue, créer une atmosphère. Interprétation magistrale de Scarlett Johansson en épouse et mère à la coiffure et aux lunettes peu seyantes, qui déploie toute une palette d’émotions ; présence inouïe de Miles Teller (le jeune garçon sadisé par son professeur de jazz dans Whiplash) et Adam Driver, qu’on ne présente plus. Un grand film, qui se bonifie avec le temps, malgré les couches de films ajoutées. Si c’est pas un signe, ça.

Enfin, Adèle Exarchopoulos est magnifique dans Garance, quatrième long-métrage de Jeanne Herry (Pupille, Je verrai toujours vos visages) en lice pour la Palme. Soit une jeune comédienne, Garance, qui travaille surtout au théâtre, parle comme elle pense, fait la fête dès que possible et met du temps à accepter ce que son entourage (et le spectateur) a vu depuis longtemps : Garance est alcoolique. Comme toujours chez Jeanne Herry, c’est documenté et très bien écrit et interprété. Mais le film reste fragile par rapport à certains mastodontes et la surexposition cannoise était peut-être inutile. D’autant que, pour le prix d’interprétation féminine, la concurrence est déjà rude, alors qu’il reste dix films dans la Compétition, cinq jours et pas beaucoup de dodos.