

Pari technique et émotionnel, Planètes fascine autant qu’il interroge et ravit. Sa réalisatrice, Momoko Seto, prouve aussi qu’art et science font bon ménage, et qu’il est toujours sain d’arrêter la cadence pour (re)prendre conscience de ce qui nous entoure, à commencer par l’infiniment petit.
Vivre une projection de Planètes est une véritable expérience. C’est un film à multiples facettes et pourtant très simple d’accès. C’est l’histoire d’une épopée, celle de quatre graines de pissenlit, dits akènes, qui quittent la Terre, en pleine horreur nucléaire, en quête d’un habitacle et d’un sol plus cléments. Cette gageure artistique assume le cinéma muet, sans aucun dialogue, mais avec une multitude de sons pour accompagner la myriade d’assemblages d’images, fondus en une narration lente et fluide à la fois. Momoko Seto n’en est pas à son premier essai, puisqu’elle est déjà l’auteure d’une série de courts et moyens-métrages, depuis ses débuts à l’école du Fresnoy jusqu’à son immersion au CNRS. Réalisatrice, scientifique, chercheuse, mais avant tout observatrice du monde. Minéral, végétal et animal se donnent la main dans son univers créatif unique. Depuis son premier opus Planet A (2008), elle questionne de son regard passionné les éléments, règnes, espèces, leur coexistence et l’impact de la présence humaine sur leur fonctionnement. Miroir passionnant pour le public, qui peut y voir autant de merveilles que d’inquiétantes mutations.
Cette odyssée sur grand écran tire sa force de son hybridité totale et revendiquée. Fiction et documentaire, naturel et fantastique, rêve et cauchemar, froid et chaud, prises de vues réelles et animatique, infiniment grand et infiniment petit, les contraires dialoguent et s’enrichissent. Pas étonnant, puisque leur créatrice n’est autre qu’une femme née à l’Est (Japon) et arrivée à l’Ouest (France), nourrie d’Orient et d’Occident, de langue nipponne et française. Coécrit avec Alain Layrac, ce récit d’une migration, d’un déracinement et d’un nouvel enracinement n’est pas anodin dans son parcours. C’est à ce carrefour qu’elle réussit aussi à mélanger les genres cinématographiques, pour que le sens naisse de la multitude : aventure, scientifique, biologie, science-fiction, suspense, géologie, catastrophe, survie, fable, écologie… La greffe prend grâce à un travail collectif de plusieurs années. Les tournages se sont en effet déroulés en Islande, au Japon et en France, en décors naturels et en serre de château bourguignon transformée en studio rempli de maquettes et d’objectifs, avec animaux, végétaux et minéraux, sur les images desquels a été incrusté le quatuor de protagonistes animés en 3D.
La prouesse technique n’étouffe heureusement ni le souffle ni l’émotion. Il est rare de s’identifier à des végétaux, car le champ de l’animation favorise depuis toujours les animaux, voire les objets (Toy Story, Wall-E). Mais le pari marche ! Grâce également à une savante composition sonore et musicale de Quentin Sirjack et Nicolas Becker, qui rendent bigger than life le moindre bruissement. Accélérer et ralentir le rythme de la nature et assembler le microscopique et le macroscopique créent un monde propre, aux dimensions inédites, d’où émerge l’émerveillement. C’est un voyage insensé, peuplé de limaces, pleurotes, mille-pattes, radis, mante religieuse, patate, fougères, papillons, tempête, tsunami, glaciers et trou noir, et où la poésie naît de ce tout extra-ordinaire qui célèbre le vivant. Un trip en forme d’espoir, malgré la vision initiale de notre planète dévastée par la folie des hommes. Lancé à la Semaine de la Critique à Cannes, où il a reçu le Prix Fipresci, et Prix Paul-Grimault au Festival du film d’animation d’Annecy, Planètes débarque pour notre plus grand bien.
Olivier Pélisson
