
Le deuxième long de la Haïtienne Gessica Genius, entre sacré et profane, folie et religion, violence et partage, trace le chemin d’êtres que tout oppose. La beauté de certaines images imprègne pour longtemps la rétine.
On sait, depuis Freda (2020), son premier long-métrage en 2020, que Gessica Généus est une cinéaste avec un sens inné des sensations fortes et des émotions tourbillonnantes. Marie-Madeleine vient confirmer cette certitude : impossible d’oublier cette femme aux cheveux rouges allongée sur un muret, ce pasteur vitupérant au milieu d’une rue face à une mère maquerelle égorgeant un coq, la sentence terrifiante tombant sur cet homme accusé d’être un loup-garou, les danses envoûtantes et libératrices, ou cet homme flou de dos en train de photographier la mer.
Marie-Madeleine n’a de commun avec la prostituée biblique que la profession ; son nom, elle le tient en réalité de sa grand-mère, qui, au bout de dix années, revint un jour d’entre les morts. Nous sommes en Haïti, où les forces de l’esprit sont partout. Au début du film, Marie-Madeleine titube dans la rue jusqu’à s’écrouler, du sang entre les jambes. Ramassée par un jeune homme, Joseph, et menée à l’hôpital, elle entend – et nous avec elle – une infirmière asséner : « Que la pute aille avorter ailleurs ». Face au bordel où Marie-Madeleine et ses copines subsistent comme elles peuvent, un évangéliste forcené, Jacques, vient d’installer son église. Et Joseph est son fils.
Entre Marie-Madeleine, qui boit, fume, se vend, s’évanouit, mais reste bien vivante, et Joseph, qui semble comme en léthargie, promis à une jeune femme pieuse et tout engoncé de la vindicte paternelle, ce qui se noue est une amitié platonique. Qui les fait se retrouver, se consoler et s’ouvrir l’un à l’autre loin des idées reçues. Joseph, peu à peu, son appareil photo à la main, entre dans un monde nouveau, qui lui fait du bien.
L’univers coloré et bigarré du film s’égare parfois dans des ralentis, des visions oniriques redondantes, mais il y a là une puissance inouïe pour dire la vie et la mort, et le besoin de liberté. Il se clôt sur une phrase de la chanteuse Nina Simone inscrite à l’écran : « Je vais vous dire ce qu’est pour moi la liberté : l’absence de la peur. » Et c’est bien ce qu’on vient de voir, parfois avec fulgurance : la vie qui s’échine malgré tout. Dans ce pays où résonnent encore les violences des Macoutes et où la religion semble une autre tyrannie, ces êtres de chair et de sang se battent pour rester debout.
On sait maintenant, face à cette inoubliable Marie-Madeleine aux cheveux rouges et au corps ample, à laquelle la réalisatrice prête son énergie folle et sa beauté renversante, que Gessica Généus est une grande actrice doublée d’une viscérale réalisatrice.
Isabelle Danel
