

Sur le tapis rouge, mesdames, munissez-vous de « tini-bitsi-ouini » sacs riquiqui (mais non, qui a dit « bikinis » ?). Pas question d’arborer le cabas de Mary Poppins avec pull et écharpe de secours, parapluie pour s’il pleut, carnet et stylo de rechange, bonbons à la menthe, paracétamol et gourde. C’est qui, la gourde ?
Hier, c’était la folie, la liesse, l’émeute. Imaginez un peu, sur le tapis rouge un jour férié, l’arrivée de Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney ! Le gratin du cinéma français, la « cwèm dé la cwèm », comme disent les Américains. Quand on y pense : pourquoi les métaphores culinaires font-elles la loi dans ce domaine ? N’y pensons pas… Il y avait aussi le réalisateur d’Histoires parallèles (lire ici notre chant d’amour), l’Iranien Asghar Farhadi, grand habitué des marches cannoises, avec notamment Le Passé en 2013, qui valut le prix d’interprétation féminine à Bérénice Bejo, prix du scénario en 2016 pour Le Client et de la mise en scène en 2021 pour Un héros, il fut membre du Jury de la compétition en 2022. Il y avait Adam Bessa, acteur discret et puissant, découvert ici même dans deux beaux grands films : Harka, présenté en 2022 à Un Certain Regard et qui lui valut le prix d’interprétation de cette section, puis deux ans plus tard dans Les Fantômes en ouverture de la Semaine de la Critique. Il y avait India Hair, actrice singulière qui eut les honneurs de la Quinzaine des Cinéastes dès son deuxième film, l’épatante comédie Camille redouble de Noémie Lvovsky (2011) et revint souvent ici. Mais non, l’enthousiasme général faisait avant tout crier aux foules agglutinées les prénoms de Catherine, Isabelle, Virginie, Vincent et Pierre. Pas forcément dans cet ordre. Votre tour viendra, Adam et India.
Moins d’allégresse au vocifomètre (oui, je viens de l’inventer, et hop-là !), mais pourtant quel film que Fatherland de Pawel Pawlikowski (Ida, Cold War). Et quelle distribution magique !
August Diehl (Les Rayons et les Ombres) ; Hanns Zischler (Au fil du temps de Wim Wenders, Les Rendez-vous d’Anna de Chantal Akerman, La Femme flambée de Robert van Ackeren, Amen de Costa-Gavras…). Et enfin Sandra Hüller, son aura, son calme apparent sous un teint de nacre et des yeux bleu de mer, sa force et sa drôlerie, qui, depuis Toni Erdman (2016) jusque La Zone d’intérêt (2023) en passant par Sibyl et Anatomie d’une chute, a conquis nos cœurs et enflammé nos âmes. Si ça, ce n’est pas de la (triple) cerise sur le gâteau (cannois), on se demande bien qui peut prétendre à ce titre dans la grande cuisine cannoise.
Mais revenons à nos moutons (tiens, une expression animalière) : Fatherland, conte, en noir et blanc, dans un format presque carré, le retour en Allemagne en 1949, après un exil volontaire aux États-Unis, du Prix Nobel de Littérature Thomas Mann (La Mort à Venise, La Montagne magique). Accompagné de sa fille Erika, journaliste, autrice, actrice, pilote automobile et farouche militante anti-nazie, qui le conduit, corrige ses textes et choisit ses tenues, le grand homme doit recevoir le prix Goethe à Francfort, puis à Weimar. C’est à dire en Allemagne de l’Ouest, où règnent les Américains, la CIA et un certain luxe visible dans les réceptions mondaines, puis à l’Est administré par les Russes, leurs chœurs de l’Armée rouge et leurs tables peu garnies. Le film établit ainsi, mine de rien, l’état des lieux de la guerre froide. Deux puissances, l’Amérique et l’URSS, qui n’ont pas fini de grignoter l’Europe.
Fatherland s’ouvre sur une scène d’anthologie. Un homme parle au téléphone à sa sœur. Klaus, le frère cadet, adoré, presque jumeau, d’Erika, recroquevillé au pied d’un lit où l’on aperçoit un corps nu aux cheveux longs… corps qui, pendant tout le temps de la conversation, se lèvera, s’habillera, partira sans un mot, et dont la silhouette androgyne se révélera être celle d’un jeune homme. Klaus, désespéré, drogué sans doute (on aperçoit une seringue sur une table), qui demande à sa sœur : « Tu crois encore en quelque chose, toi, Erika ?». Klaus, en colère contre son père rigide et autoritaire, qui semble malgré tout accepter de venir les rejoindre, mais dont on sent déjà qu’il ne viendra pas. Famille déchirée, pays déchiré. Dans cette Allemagne, détruite, contrainte, errent encore quelques nazis sans honte : Thomas croise Wieland et Wolfgang, les petits-fils de Richard Wagner, désireux d’obtenir son soutien pour réactiver l’Opéra de Bayreuth, qu’il tacle d’une répartie sans appel ; Erika gifle Gustaf Gründgens, son ex-mari et acteur nazi, qui avait fait interdire le livre de Klaus, Mephisto, car il se sentait visé par le portrait sans appel de cet artiste ayant signé un pacte faustien.
Sonnez trompettes, tintinnabulez, clochettes : la compétition vient de prendre un coup d’élévation non négligeable en ce 14 mai. Il FAUT voir Fatherland, œuvre parfaite, austère et drôle, en apparence minimaliste, mais qui dit tant et tant sur le monde d’hier et celui d’aujourd’hui. Certes, il va vous falloir un peu de patience, car la date de sortie est pour l’heure indéterminée, mais il y a fort à parier que ça va se décider vite. Très vite.
Et pendant ce temps, Demi Moore, membre du jury, joue à fond le jeu du tapis rouge. Il faut dire qu’elle est la seule représentante sur zone de Hollywood. Comment, vous ne savez pas ? La presse en fait des gorges chaudes : pas de blockbusters cette année, pas de Tom Cruise, un seul film made in USA en compétition (celui de James Gray, miam !). Bref, souvent le jury se montre au début et à la fin, et entre deux travaille dans l’ombre. Mais la star monte chaque jour en majesté. Blanche le soir de l’ouverture, violette mercredi, rouge hier. Demi ! Demi ! Demi !
