

Le cinéma d’Eugène Green constitue, dans le paysage contemporain, une oasis de fraîcheur et de singularité. Avec L’Arbre de la Connaissance, le cinéaste poursuit son œuvre inclassable, offrant une alternative vitale à la standardisation des imaginaires.
Comme dans ses précédents films – Le Fils de Joseph, Atarrabi et Mikelats –, Eugène Green déjoue ici les catégories habituelles : convoquant le conte, la fable picaresque et le roman d’apprentissage, il invente une forme propre, à la fois archaïque et résolument moderne, dont la générosité emporte l’adhésion. Le récit suit Gaspar, un adolescent lisboète interprété avec une justesse troublante par le jeune Rui Pedro Silva, enlevé par un ogre (Diogo Dória, impressionnant de présence sournoise). Ce dernier, ayant pactisé avec les forces obscures, utilise le garçon pour attirer des touristes, qu’il métamorphose en bêtes avant de les dévorer. Cette trame narrative, en apparence simple, sert de point de départ à une quête initiatique bien plus vaste, où Gaspar, accompagné d’un chien et d’une ânesse dont il s’éprend, va affronter les visages multiples du mal.
Car le propos est éminemment politique, au sens le plus noble du terme. Eugène Green dresse un constat sans appel sur une Europe dénaturée, et une ville, Lisbonne, jadis « hors du temps », aujourd’hui soumise au rouleau compresseur du tourisme de masse et de la « disneylandisation ». La colère qui l’anime est palpable, mais sa réponse n’est pas dans la violence. Comme il le confie, face à l’envie de « poser des bombes », il oppose la création. Faire un film devient un acte de résistance, un antidote à la barbarie qui « braque nos imaginaires ». C’est une résistance par l’amour, dont la bague offerte à Gaspar – bénie par saint Antoine et capable de détruire le mal sans commettre le mal – devient le symbole parfait.
Cette morale, qui puise aux sources platoniciennes et augustiniennes, place l’Amour comme moteur essentiel. Elle n’a rien d’un moralisme étriqué ; elle est une invitation à découvrir en soi une voie vers le bien. Les rencontres de Gaspar – avec le fantôme de la reine Dona Maria, hantant son château, ou avec la fascinante et troublante femme-serpent, enroulée autour de l’arbre de la connaissance – sont autant d’étapes vers cette illumination. Leonor Silveira, figure familière de Manoel de Oliveira, incarne avec une autorité cinglante la sorcière du capitalisme, personnification d’un mal rongeant les âmes. Notons que le balai de cette dernière, conçu par le décorateur Artur Pinheiro, représente l’un des rares trucages du film – Green préférant toujours la suggestion à l’effet spectaculaire. La magie, ici, est d’autant plus puissante qu’elle paraît artisanale.
Le travail du chef-opérateur Raphaël O’Byrne, fidèle collaborateur de Green, est magnifique. La lumière, toujours naturelle, irradie les visages dans des plans composés avec une rigueur géométrique, évocation directe de la peinture classique. Les champs-contrechamps frontaux, l’une des marques du style du cinéaste, où les personnages regardent fixement l’objectif, brisent l’illusion naturaliste et nous projettent dans une dimension à la fois intemporelle et profondément incarnée. Cette manière de filmer, si éloignée des codes habituels, participe pleinement de la déconstruction des modèles dominants.
L’humour, enfin, n’est jamais loin. Caustique, il se niche dans la représentation des touristes, transformés en bétail, ou dans les tribulations de l’ogre et de son serviteur. Cette légèreté, que Green revendique comme un héritage rohmerien, est essentielle. Elle empêche le film de tomber dans un sérieux pontifiant, maintient sa vivacité et une allégresse salvatrice.
L’Arbre de la Connaissance est en somme une œuvre nécessaire. Elle déroute par son apparente simplicité, son refus du réalisme conventionnel et sa fabrique d’un monde où le merveilleux côtoie la satire la plus mordante. Mais c’est précisément dans cette étrangeté assumée que réside sa force. Face au déferlement d’images standardisées et violentes, le cinéma d’Eugène Green est un acte de foi, un pari sur la capacité de l’art à réenchanter le monde par la seule puissance de la parole et de la beauté. Un film bouclier contre l’effondrement.
Olivier Bombarda
