John Singer Sargent vu par...

Jean-Marie Dreujou AFC-ASC

C’est un peintre majeur, un génie précoce, un fascinant portraitiste et aquarelliste. Américain d’origine, John Singer Sargent (1856-1925) a grandi et vécu en Europe, étudié aux Beaux-Arts à Paris et à l’atelier de Carolus-Duran. Célèbre outre-Atlantique (représenté dans la récente série The Gilded Age) et en Angleterre, sa renommée s’est éteinte au cours du XXe siècle en France. Après Peintres de la lumière. Sargent & Sorolla au Petit Palais en 2007, l’exposition Sargent & Paris / Sargent. Éblouir Paris, orchestrée par le Met de New York et le Musée d’Orsay, où elle se tient jusqu’au 11 janvier 2026, permet de remettre à l’honneur un pan de son travail – riche de 3000 toiles. La Joconde du Met, Madame Gautreau (Madame X) y côtoie Le Dr Pozzi dans son intérieur (personnage incarné par Sébastien Pouderoux dans La Divine de Guillaume Nicloux), La Carmencita ou des œuvres d’une grâce infinie comme Fumée d’ambre gris (Smoke of Ambergris) ou le captivant Les Filles d’Edward Darley Boit (The Daughters of Edward Darley Boit), qui semble plonger Les Ménines de Velázquez dans les eaux troubles d’Alice au pays des merveilles.

Des portraits savamment mis en scène par John Singer Sargent émanent une sensualité, une vitalité, une présence magnétique qui excitent le regard et invitent au mouvement. Dans le temps de la pose, Sargent parvenait à cerner chez ses sujets quelque chose d’accidentel qui tentait de se dérober, un trait profond twistant les convenances et le désir de postérité sous la surface de l’apparat. Ce qui en émerge suscite l’étonnement, semble lancer une flèche à travers les époques et nous atteindre. D’où cette envie d’aller à la rencontre de cinéastes et directeurs de la photographie, visiteuses et visiteurs de l’exposition, pour recueillir leurs impressions face à ce contemporain de la naissance du cinématographe. Que régnait-il dans l’air effervescent de la fin du 19e que Sargent aurait capté ?

Troisième invité de ce feuilleton : Jean-Marie Dreujou AFC-ASC, fidèle chef-opérateur de Patrice Leconte, Jean-Jacques Annaud et Alexandre Astier, et collaborateur, entre autres, d’Alejandro Jodorowsky sur La Danza de la realidad.

« Il se dégage dans tous les tableaux de cette exposition, une utilisation de la lumière qui guide le regard et crée une atmosphère instantanée. Pour un chef-opérateur, dont le métier est d’illustrer une histoire avec la lumière et la composition d’un cadre, c’est immédiatement séduisant : ces œuvres de Sargent m’ont enchanté. Cette exposition est lumineuse et, de mon point de vue, très cinématographique !

 

Dans les jardins du Luxembourg (1879)

Nous sommes en pleine heure bleue, si difficile à capter au cinéma… J’imagine un début de plan, que j’avais envie de voir s’animer, mais il faut faire vite, cette heure bleue ne dure pas longtemps… « Moteur », on annonce la prise, le clap board claque, « Action », et l’histoire démarre ! Je reste longtemps devant ce tableau. La couleur rose de cette robe, les noirs profonds des costumes masculins, les touches de rouge, la direction artistique est tellement réussie !

En m’éloignant un peu, le tableau perd en netteté tout en gardant une légère diffusion, et je retrouve une texture d’image que j’apprécie particulièrement, la combinaison d’une pellicule douce type Fuji des années 1980 associée à un filtre de diffusion black-promist.

Scène au Luxembourg de Sargent
Dans les jardins du Luxembourg de John Singer Sargent (1879)

Portraits d’enfants, dit aussi Les Filles d’Edward Darley Boit (1882)

La lumière venant de droite, parfaitement maîtrisée, un contraste magnifique renforçant les plis des tabliers, la couleur du tapis et des vases japonais, la parfaite sous-exposition du décor laissant juste deviner quelques détails et le regard de ces quatre enfants avec bien sûr une lumière dans les yeux !

John Singer Sargent
Portraits d’enfants, dit aussi Les Filles d’Edward Darley Boit de John Singer Sargent (1882)

En route pour la pêche (1878) 

Un contraste doux, alors que le soleil est encore haut et lumineux, et que nous sommes à contre-jour, des peaux chaudes et des costumes pastel. Un projecteur puissant ou une toile réfléchissante à la face, c’est sûr !

En route pour la pêche de John Singer Sargent (1878)
En route pour la pêche de John Singer Sargent (1878)

Claude Monet peignant à la lisière d’un bois (1885)

Je suis complètement dans l’univers de Monet et j’ai envie que le peintre se retourne et nous raconte son travail. Un documentaire…

John Singer Sargent
Claude Monet peignant à la lisière d’un bois de John Singer Sargent (1885)

Dans les portraits, les poses naturelles des personnages donnent une impression de vie et sont des mises en scène exemplaires. Les regards sont justes, et les textures des costumes magnifiques.

La maîtrise du contraste dans le travail de John Singer Sargent, avec des noirs profonds, m’émerveille. Ses palettes sont riches de couleurs vives qui dynamisent ses toiles. Et ses paysages sont des études de couleurs en mouvement.

Pour un chef-opérateur, une exposition de peinture est toujours une occasion de repenser la lumière, la couleur et la composition des cadres. Celle consacrée à l’œuvre de John Singer Sargent en est une belle preuve. »