

Dominik Moll, épaulé par Gilles Marchand au scénario, signe avec Dossier 137 un film d’enquête captivant, doublé d’une réflexion profonde sur l’état critique de nos démocraties.
« Comment on tient ensemble ? », interroge Stéphanie, l’enquêtrice de l’IGPN, la police des polices, lors d’un face-à-face avec sa supérieure. Une scène inoubliable, où Léa Drucker, immense actrice, face à Florence Viala, exacte elle aussi, conduit le récit à son point culminant en faisant résonner cette question fondamentale, une once d’espérance encore vivace dans la voix.
Tout, dans ce film très documenté (Dominik Moll est le premier cinéaste à avoir eu accès au très secret service de l’IGPN grâce au succès de La Nuit du 12), repose sur ce dosage fragile : y a-t-il encore une raison d’espérer, de croire en la justice, en la démocratie ? Stéphanie est ainsi le personnage pivot autour duquel s’articule ce film-enquête réflexif, celle dont l’énergie, la sagacité, la méthode, mais aussi la force empathique accrochent notre attention et suspendent notre souffle. Cette ancienne des Stups passée à l’Inspection générale de la Police nationale enquête sur des collègues qui ont grièvement blessé un jeune homme lors des manifestations liées au mouvement des Gilets jaunes en décembre 2018. Les vidéos sont accablantes. Les policiers nient. Leurs supérieurs les protègent, insistent sur le manque de moyens déployés face à l’ampleur des événements. Nous assistons aux interrogatoires, aux dépositions, entendons en voix off le langage procédurier, presque psalmodié, dont la formule « nous prions et, au besoin, requérons » devient le refrain, la ritournelle actionnant les rouages d’un système qui menace de se broyer lui-même. En son centre névralgique, Stéphanie tient bon, fait preuve de discernement, avec un biais toutefois : la victime des faits qui l’occupent vient de la même ville qu’elle. Riche idée scénaristique, qui permet à la fiction et à la transgression d’infiltrer ce récit scrupuleusement documenté et d’y faire tournoyer de vastes questions morales.
La rigueur du montage, où s’insèrent des images vidéo sondées pour tenter d’en extraire le réel et le lire, la sobriété des plans, des décors et de leur palette colorimétrique (blanc, gris, bleu), la précision des dialogues sont telles que, du concret des choses et des situations, se dégagent une perspective, un espace de réflexion nimbé d’inquiétude et de mélancolie.
Dossier 137, porté haut par Léa Drucker, aussi précise, vive que lumineuse, et un casting en tout point impeccable, est un grand film, dont la résonance vous hante longtemps après son générique achevé.
Anne-Claire Cieutat
