

« Je suis encore à Cannes », dit la dame en robe longue moirée bleu ciel. Mais oui, mais nous aussi ! Son téléphone dans la main gauche, elle fait des moulinets avec le bras droit. De loin, j’ai d’abord cru qu’elle me hélait. On se connaît ? Mais non. Elle faisait sa gym, sans doute.
Dans quelques heures, c’est fini. Aussi rituel que Le Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns qui ouvre toutes les séances officielles, mais en moins mélodieux, le son – takatakatak – des valises à roulettes annonce déjà dans toute la ville le retour au bercail des festivaliers repus d’images. Est-ce qu’après onze jours de gavage intensif de cinéma, il y a encore en nous de la place pour un émerveillement intact ? Il ne faudrait pas qu’un film ait l’effet du chocolat à la menthe faisant exploser le gargantuesque personnage du Sens de la vie des Monty Python. Ça ferait désordre.
Valeska Grisebach , réalisatrice allemande du remarqué Western, présenté à Un Certain Regard en 2017, est produite par Maren Ade, par ailleurs réalisatrice de Toni Erdman, dont le goût très sûr lui a permis d’accompagner (entre autres) : Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan, Valeur sentimentale de Joachim Trier, Oui de Nadav Lapid. Sa première entrée en compétition avec L’Aventure rêvée est une très bonne nouvelle. Mais fallait-il vraiment programmer ce film de deux heures quarante-sept minutes, qui prend son temps et se mérite, en fin de parcours ? À Svilengrad, quelque part au sud de la Bulgarie, près de la Grèce et de la Turquie, Veska, une femme en âge d’être grand-mère, archéologue en charge d’un chantier de fouilles, revient dans sa petite ville natale. Elle retrouve quelques amis et aussi tout ce petit monde de machos mafieux trafiquant dans tous les sens et qu’elle a bien connus. Ce très beau personnage féminin (Yana Radeva), sans peur et sans reproche, nous enchante, mais le temps s’étire et les scènes de repas (très arrosés) s’accumulent et s’annulent. S’il se dit là des choses sur une Europe délaissée, déshéritée, où tout est flou, le bien, le mal et les frontières, peut-être qu’un peu de concision n’eût pas nui… car nos nuits sont plus courtes que les films !
Dernière entrée française en compétition, Histoires de la nuit, avec Hafsia Herzi, Monica Bellucci, Bastien Bouillon et Benoît Magimel. Le troisième long-métrage de Léa Mysius, découverte à la Semaine de la Critique avec le délicat Ava en 2017 et revenue à la Quinzaine des Cinéastes avec l’extraordinaire Les Cinq Diables, en 2022, adapté du livre éponyme de Laurent Mauvignier, est un film de genre. Un polar vénéneux et ténébreux sur une jeune femme rattrapée par son passé et trois frères dangereux venus parasiter sa soirée d’anniversaire. C’est fort, troublant, parfois déroutant dans l’outrance, mais passionnant. Le retour du refoulé, ainsi raconté, ça vous pose un film, une réalisatrice. Et le casting est formidable.
Abracadabra et claque de fin ! Elle est pas belle, la vie ? Je sens bien qu’en attente du Palmarès, il vous manque des infos sur La Palme Dog. Ce prix parallèle remis depuis vingt-cinq ans par les cinéphiles et cynophiles à un représentant de la race canine dans un film présenté au Festival de Cannes toutes sections confondues a été décerné hier. Alooors. Perso, j’avais un sérieux candidat : le chien trouvé par Abigaelle, la petite fille en mal de père dans Quelques mots d’amour , deuxième long de Rudi Rosenberg, présenté en début de Festival, il y a cent dix ans (onze jours, en réalité) à Un Certain Regard. Baptisé Vanille, bien que ce soit un mâle, l’animal aime le camembert, est très joueur et colmate les chagrins d’Abigaelle. Lorsqu’il disparaît, c’est la mère, Erika (Hafsia Herzi) qui part à sa recherche et découvre, alors qu’il a été conduit dans un refuge, qu’il est « pucé », s’appelle Simon et appartient à une autre famille. Rôle très étoffé pour ce magnifique Mudi, chien de berger d’origine hongroise (info vérifiée). Mais finalement, et c’est tant mieux, Yuri, de race interminée, car très croisé, dans La Chienne de la Chilienne Dominga Sotomayor Castillo présenté à la Quinzaine, est une grande actrice ! Libre, folle, échappant à tous les clichés de l’ami de l’homme… enfin, de la femme, Silvia, ramasseuse d’algues sur une petite île verdoyante et battue par les eaux, qui la recueille un jour et s’y attache, avant de comprendre grâce à elle les blessures qu’il lui faut panser. C’est beau, imparfait, car aussi erratique que la bestiole, mais tellement différent, envoûtant et tenace. Abracadabra derechef. Ne reste plus que le jury de la Compétition délivre un palmarès magique…
Par Isabelle Danel
