La Vie en relief - Jacques Henri Lartigue de Denis Gaubert

Plongée dans les images

La Vie en relief ressuscite les images stéréoscopiques de Jacques Henri Lartigue. Enfant de la Belle Époque devenu photographe, il est longtemps resté dans l’ombre avant d’être reconnu sur le tard. À travers cette trajectoire singulière, Denis Gaubert dresse le portrait d’un homme habité par le désir de fixer ce qui l’entoure et célèbre la liberté inventive des pratiques amateurs.

Quand on évoque le cinéma en trois dimensions, on pense spontanément aux années 2000, à Avatar, aux lunettes chaussées dans la salle et aux objets du film qu’on a l’impression de pouvoir toucher de la main, publicités comprises. Pourtant, l’histoire de l’image en relief remonte à bien plus longtemps, avant même les débuts du cinéma. Dans les années 1830, un physicien anglais met au point le stéréoscope, un appareil qui exploite la vision binoculaire pour recréer l’illusion de la profondeur. La Vie en relief de Denis Gaubert s’ouvre justement sur un court-métrage qui explique en détail son fonctionnement, nous permettant au passage d’admirer des événements historiques (la Commune de Paris, la Guerre de Sécession) comme on ne les a jamais vus. Le cinéma finira par éclipser le stéréoscope, mais l’appareil, devenu léger et abordable, avait déjà placé l’image en relief entre les mains des amateurs. Jacques Henri Lartigue est de ceux-là, un enfant contemporain des premiers temps du cinéma qui, dès l’âge de six ans, prend ses premiers clichés, d’abord avec un appareil photo, puis rapidement avec un appareil stéréoscopique.

Passé cette introduction historique, La Vie en relief nous invite dans l’intimité de Lartigue. Il photographie avant tout ce qui l’entoure : la maison familiale en Auvergne, le quotidien, ses parents et, surtout, son grand frère, apprenti inventeur, dont les machines ingénieuses appellent naturellement à être immortalisées. Il y a un réel émerveillement à voir toutes ces images et il est fortement conseillé de découvrir le film dans sa version en trois dimensions pour pleinement apprécier ces clichés. On découvre ces gros plans de chats, dont on distingue chaque poil au point de croire pouvoir les caresser, mais c’est surtout dans les mouvements que la stéréoscopie impressionne. Qu’il s’agisse d’une voiture qui dérape, projetant des éclats de poussière dans toutes les directions, ou d’un plongeon dont les milliers de gouttes d’eau semblent s’envoler hors de l’écran, la stéréoscopie révèle alors toute sa force. Lartigue a indéniablement un sens de la mise en scène et du cadre. Le documentaire rassemble plus de trois cents vues stéréoscopiques (une petite proportion parmi plusieurs milliers existantes !), réalisées jusqu’au début des années 1930. À cela s’ajoutent des extraits de son journal et de sa correspondance, qui nous rapprochent des pensées de ce photographe amateur.

En traversant ce début de siècle, on se rend aussi compte que le destin qui se dessine n’est pas celui de la majorité des Français de son temps. Jacques Henri Lartigue vient d’une famille bourgeoise, vit une enfance privilégiée et survit à la Première Guerre mondiale en étant exempté. Ses images témoignent de ce confort et d’une Belle Époque qui, sous son objectif, paraît pleinement mériter son appellation. Derrière cette insouciance et cet éloignement des réalités de son temps, il est intéressant de voir comment la stéréoscopie devient aussi un instrument de mise en récit. Les photographies fixent un monde de loisirs, de mondanités et d’inventions, tandis que les extraits de son journal laissent apparaître les fêlures. Sous cette apparente légèreté se dessine un hors-champ : la faillite de son père, une profonde dispute avec son frère ou encore l’échec de sa carrière de peintre. La Vie en relief recompose ainsi une forme d’autoportrait, qui donne littéralement envie de plonger dans et derrière ses images.